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Berlin pour les années 70, Pornography pour les années 80, et cet album-ci pour les années 90 : trois albums authentiquement terrifiants. Pas forcément pour la musique (encore que pour les deux dernier, ça soit le cas), mais pour les chansons, les thèmes, les paroles. Berlin (de Lou Reed, 1973) parle d'un couple d'Américains qui, dans le Berlin des années 70, s'autodétruit : haine, violences conjugales, tromperies, drogues, alcool, DDASS pour leurs gosses, suicide sanglant, rancoeur putride, tout y passe, par un Lou Reed dans un état absolument cataclysmique (drogué à mort) qui livre son chef d'oeuvre. Pour Pornography (des Cure, 1982), c'est tout simplement un aller simple vers l'Enfer. Drogue et alcool était le quotidien des membres du groupe, Robert Smith s'étonne d'être toujours en vie après avoir vécu 1982, et l'album sonne complètement mortifère, avec ses claviers glauques, ses violoncelles grinçants, sa batterie monolithique, sa basse malsaine, sa guitare inhumaine. Et The Downward Spiral, sorti en 1994 et chef d'oeuvre du 'groupe' de rock/metal industriel Nine Inch Nails, est un aller simple dans les profondeurs terrifiantes de l'âme humaine, un disque qui se raccorde parfaitement avec les lieux de son enregistrement : une villa des hauteurs de Laurel Canyon, à Los Angeles, la villa où, en 1969, furent assassinés, par les sbires de Charles Manson, plusieurs personnes dont la très enceinte femme de Roman Polanski, Sharon Tate. Ambiance. Selon la légende, Trent Reznor, leader du groupe (et seul 'vrai' membre permanent, en fait), ignorait le passé de la maison au moment de s'y installer (tu parles). Vu les quelques allusions à des cochons ('pigs', 'piggy') dans les titres et paroles des chansons, et le fait que les tueurs de Manson avaient tagué ce genre d'allusions un peu partout, le fait que Reznor ne savait pas et parlera de coïncidences est aussi gros que le cul d'une prim'holstein. 

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Enfin, ça participe à l'ambiance, dirons-nous. Une ambiance bien pépère, enfantine, printanière, tout ce que vous voudrez. Plus sérieusement, The Downward Spiral est un disque absolument et complètement traumatisant, et savoir que certains adolescents mal dans leur peau se sont soit suicidés, soit reconvertis en mass-murderers avant de se suicider (les deux ados tarés du massacre de Columbine écoutaient apparemment ce disque en boucle) est aussi dramatique que, dans l'ensemble, compréhensible. Si vous ne vous sentez pas bien dans votre peau et que vous pigez suffisamment bien l'anglais ou êtes anglophone de naissance, faites gaffe. Tout du long de la bonne heure de musique, on a ici, comme thèmes récurrents : l'autodestruction, la drogue, la violence, le sang, le meurtre, la détresse, le sexe brutal et pervers, la dépression et les méfaits de la religion. Si vous êtes du genre pieux, les paroles de Heresy (Your God is dead, and no one cares/If there is a Hell, I'll see you there) vont vous faire bédoler de rage. Et si vous survivez à l'écoute des 13 premiers titres, le 14ème et dernier, Hurt (dont Johnny Cash, au début des années 2000, peu avant sa mort, fera une reprise tellement forte que Reznor estimera que la chanson ne lui appartiendra plus, tant Cash se l'est appropriée ; une reprise qui me file envie de chialer à chaque écoute), va vous foutre à genoux. 6 minutes terminales. La chanson parle de la drogue et de l'autodestruction, le narrateur parle de lui-même, de sa souffrance, qu'il s'occasionne quotidiennement, et se demande ce qu'il va finir par devenir, ce qu'il va laisser à ses proches ; sans doute rien d'autre que de la souffrance. Phrase forte : Qu'est-ce que je suis en train de devenir, mon doux ami ? Tous ceux que je connait disparaissent à la fin... La chanson est radicalement différente du reste de l'album. Calme, très calme, trop calme même car on sent que ça va péter tôt ou tard (et en effet, le final...). Reznor murmure son texte d'une voix qui respire la peine et la souffrance (des intonations qui ne trompent pas et filent le frisson : You are someone else, I am still right here), on entend les clapotis de ses lèvres à certains moments, l'accompagnement musical, minimaliste  au début, devient plus soutenu au fur et à mesure. 

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C'est, littéralement, beau à pleurer. La version Cash sera plus musicale, plus chantée, encore plus lacrymale (surtout en visionnant le clip archival), mais la version originale de Nine Inch Nails (ou NIN pour les feignasses qui ne veulent pas tout taper ou prononcer) est déjà un grand moment de tension et d'émotion. Le reste de l'album est une furie sonore absolue, bruyante à mort, sans aucun répit ou presque (A Warm Place). Moments de choix en pagaille, comme ce morceau d'intro, Mr. Self Destruct (I am the needle in the vein...putain, ces paroles...), qui vous explosera les tympans ; comme Heresy, avec son intro électro ravageuse et son refrain ravagé ; comme le cultissime Closer qui sample la batterie du Nightclubbing d'Iggy Pop et offre des paroles aussi délicieuses que I want to fuck you like an animal ; Ruiner, sous-estimé et jubilatoire ; le morceau-titre, dévasté au possible ; I Do Not Want This ; Reptile ; Piggy... On ne le dira jamais assez, cette Spirale Descendante (quel titre approprié) n'est pas à conseiller aux âmes sensibles. Ni aux oreilles fragiles. Si votre conception de l'audace musicale réside dans les morceaux les plus violents d'Aerosmith, vous allez vraiment et durablement prendre cher, livraison d'acouphènes à domicile. Pas le genre d'album à écouter au réveil, ou dans sa voiture pour aller bosser, ou le soir avant d'aller se coucher, ou au cours d'un repas ou apéro en famille ou amis, ou en faisant l'amour (bah alors, on l'écoute quand ? Quand tu veux, mais fais gaffe quand même), cet album, magistral de bout en bout, laisse pantois. Le genre de disque que ni le groupe, ni les autres groupes de rock industriel, ni Marilyn Manson, ne parviendra (parviendront) à égaler, encore moins dépasser. Enregistré dans des conditions difficiles par un Trent Reznor qui, comme Arthur Lee en son temps, devait probablement s'imaginer qu'il n'en avait plus pour très longtemps à vivre (raté !), cet album va vous hanter pour le reste de vos jours. Compte tenu de son sujet et de sa musicalité, on peut dire qu'il a réussi sa mission. 

If I could start again/A million miles away/I would keep myself/I would find a way - Hurt

FACE A

Mr. Self Destruct

Piggy

Heresy

March Of The Pigs

FACE B

Closer

Ruiner

The Becoming

FACE C

I Do Not Want This

Big Man With A Gun

A Warm Place

Eraser

FACE D

Reptile

The Downward Spiral

Hurt