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Vous vous souvenez (non, elle n'est pas morte) de Marianne Faithfull ? Ancienne gloire de la chanson pop britannique des années 60 (les Rolling Stones ont écrit, pour elle, As Tears Go By en 1964, ils la chanteront aussi) dans l'ère du Swinging London, elle a flirté avec Mick Jagger, a tout connu, gloire, célébrité, mais aussi, hélas pour elle, la came, l'alcool, la chute, violente, sevère. Sister Morphine, des Rolling Stones, c'est elle qui l'a co-écrite (non créditée, souvent, d'ailleurs). Aussi actrice à ses heures, la Marianne, une petite-petite-nièce de Leopold von Sacher-Masoch (auteur de La Vénus A La Fourrure et 'créateur' du masochisme), a sombré, dans les années 70 : SDF junkie anorexique (sur)vivant dans les squats, elle a vraiment failli y passer, plein de fois. Mais elle est solide. N'importe qui d'autre serait mort plusieurs fois, elle, elle a juste pris des notes pour quand elle reviendra. Ce qui arrivera, à la surprise générale (les rares fois où, entre temps, elle fera des apparitions TV, comme pour chanter I Got You Babe en duo avec Bowie, elle fera presque pitié), en 1979. Elle avait déjà fait (c'était son premier en 9 ans, alors) un disque en 1976, un disque de country peu emballant. Là, elle vire au rock tendance post-punk, de la new-wave acérée. Le nom de l'album ? Broken English. Pochette d'un bleu sublime, une photo d'une Marianne de 33 ans (l'âge parfait pour ressusciter, comme on dit), clope au doigt (le rouge incandescent de la clope est bien visible dans tout ce bleu/noir), l'air exténuée, se cachant le visage sous son bras. Au dos, elle nous fait une expression de louve aculée contre un mur, prête à attaquer pour sa survie, il y à de la tenacité et de la violence dans ce regard (mêmes teintes bleu/noir). 

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Produit par Mark Miller Mundy, Broken English est un disque court (36 minutes, 8 titres) et résolument parfait, de A à Z. La voix chevrotante et usée de Marianne fait des étincelles sur l'ensemble des morceaux qui, reprises (il y en à deux ici) ou originaux, percutent dès la première écoute. Les reprises, d'abord : Working Class Hero, de Lennon (pas encore mort en 1979, cette reprise n'a donc rien d'un hommage à sa gloire) est violente, menaçante, glaçante, sensationnelle. Les guitares (Barry Reynolds, Joe Mavety ; les musiciens sur l'album, mis à part une participation de Steve Winwood aux claviers, ne sont pas des plus connus, loin de là, mais ils assurent) sont saignantes. The Ballad Of Lucy Jordan, à la base une chanson de country de Dr Hook & The Medicine Show, est revampée en ballade new-wave (synthés parfaits, ce qui est une chose rarement dite), et sera un hit. At the age of 47, she realised she never bride... Le reste de l'album est du même tonneau. De la new-wave de haute qualité, très rock, mis tout de même assez moderne. Et des textes forts : Broken English, qui ouvre l'album, a été écrite par une Marianne Faithfull se mettant dans la peau d'Ulrike Meinhof, un des membres de la fameuse Bande à Baader, la RAF (Red Army Faction), ces activistes terroristes d'extrême-gauche allemands des années 70. Le chant est froid, robotique, dépassionné mais en même temps, plein de force. You lose your father, your husband, your mother, your children/What are you dying for ? It's not my reality/It's just and odd war, not even a cold war/Don't say it in russian, don't say it in german, say it in broken english... Musicalement, ce morceau est d'une force...claviers robotiques, inhumains, guitares qui envoient des power-chords glaçantes, basse monstrueuse...

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Witches' Song semble aborder le thème de la filiation, Marianne parle peut-être de sa mère, d'elle, de ses ancêtres. C'est une chanson volontairement lancinante, et absolument tuante. La voix de la Faithfull dans les refrains, chevrohohotante et cassée, file le frisson... Guilt se passe de commentaires, c'est une claque monumentale, de même que les méconnues Brain Drain et What's The Hurry. Il est vrai que sur Brain Drain, par moments, la voix de Marianne, dans ses intonations très aigües et cassées, peut faire penser à celle de...Dorothée, c'est con mais c'est ainsi, et c'est évidemment totalement fortuit. Enfin, il y à les presque 7 minutes (absentes de certaines éditions de l'album pour cause de censure, vu la nature très osée du texte) de Why D'Ya Do It. La chanson parle d'une femme terriblement jalouse qui s'en prend à son mec, qui l'a trompée, elle l'a vu, elle le sait, elle le pourrit sur place. "Why d'ya do it ?" she said, "why did you let her suck your cock ?" et autres gentillesses bien légères et bien-pensantes, sont dans les paroles de cette chanson hargneuse, dotée d'un riff grandiose (cette intro...frissons de plaisir instantanés !), qui ne pouvait être placée nulle part ailleurs qu'en final de cet album majeur, qui ne se classera pas N°1, certes, mais fera parler de lui et relancera la carrière de Marianne Faithfull, littéralement revenue de l'Enfer et bien décidée à ne pas y retourner (et elle a tenu bon, la mémère). Génial, tout simplement. 

FACE A

Broken English

Witches' Song

Brain Drain

Guilt

FACE B

The Ballad Of Lucy Jordan

What's The Hurry

Working Class Hero

Why'd Ya Do It