Fripp___Eno____No_Pussyfooting_

Robert Fripp, guitariste de King Crimson, décide de stopper l'existence de son groupe en 1974, il annonce cette nouvelle juste avant la sortie de l'album Red. Brian Eno, de son côté, fit partie de Roxy Music dès la fondation du groupe en 1972, mais quittera l'aventure en 1973, juste après la sortie du deuxième album du groupe, For Your Pleasure, afin de se lancer en solo. La rencontre entre ces deux formidables entités créatrices eut lieu en 1972, alors que le premier était en pleine construction du nouveau line-up de King Crimson (celui qui allait donner l'album Larks' Tongues In Aspic en 1973) et que le second n'avait, donc, pas encore quitté Roxy Music. Fripp et Eno enregistrent, chez Eno, avec peu de matériel, un long morceau d'un peu plus de 20 minutes, long drone instrumental à base de sustain de guitare (la spécialité de Fripp) et d'effets électroniques d'ambiance. Quelques mois plus tard, on est alors en 1973, Fripp et Eno se donnent rendez-vous aux Command Studio de Londres (là où Roxy Music et King Crimson ont enregistré, notamment) et accouchent de 18 minutes d'instrumental à base de loops, de sustain de guitare, de boucles sonores. Le duo d'un jour, assez antinomique (pas que musicalement, d'ailleurs : Eno est d'apparence assez efféminée, Fripp est plus viril, sans pour autant être un monstre de muscles ; disons que si, à l'époque, des gens auraient pu traiter Eno de femme pour le provoquer, pareille chose ne serait jamais arrivée à Fripp et sa barbichette), décide de publier un album, qui sortira en 1973. Un an après, Crimso' est séparé, et le duo se reformera pour un autre album et une série de concerts. Et retravailleront ensemble en 1977 pour l'album "Heroes" de Bowie (ils rebosseront avec Bowie, chacun, mais jamais plus ensemble).

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Le second album que Fripp & Eno feront s'appelle Evening Star, mais c'est de leur premier opus, celui enregistré en deux temps, donc, que je veux parler maintenant. Il s'appelle (No Pussyfooting), les parenthèses font partie intégrante du titre. Un titre bien étrange, ceci dit, et que je n'expliquerai pas, car je n'en ai pas la moindre idée ! En 1975, quand Fripp fera publier le live USA, de King Crimson, on aura une courte introduction instrumentale de 35 secondes au début de l'album, qui sera baptisée Walk On...No Pussyfooting (du moins, sur le CD, car elle n'était pas créditée sur le vinyle), ces 35 secondes étaient un extrait de l'album qu'il avait fait avec Eno. C'est pour l'anecdote ! Difficile aussi, pour moi, de dire de quel morceau de (No Pussyfooting) proviennent ces 35 secondes, car l'album, constitué donc de deux longues pièces instrumentales, est très homogène. Les deux longs morceaux s'appellent respectivement The Heavenly Music Corporation et Swastika Girls. 21 et 18 minutes respectivement, soit une quarantaine de minutes pour l'album. Un album sorti sous une magnifique et étonnante pochette montrant le duo dans une vaste pièce aux parois recouvertes de miroirs, au sol un peu réfléchissant et opaque, aussi. Le jeu de miroirs fait qu'on voit plusieurs Fripps et plusieurs Enos, qui sont d'ailleurs confortablement assis, des cartes à jouer illustrées en main. Cette pochette n'est pas innocente, elle est sans aucun doute une allusion à la musique présente dans les sillons des deux faces de cet album (que je possède en vinyle, d'ailleurs, mais pas en CD), deux morceaux instrumentaux et expérimentaux qui se répondent, qui semblent, parfois, les mêmes, Swastika Girls, le plus court des deux (un morceau tirant son nom d'un article de magazine), possédant des boucles sonores tandis que The Heavenly Music Corporation (enregistré en 1972 chez Eno) n'est qu'un long drone sonore, un morceau envoûtant, quelque peu oppressant aussi, et qui n'est pas sans faire penser au He Loved Him Madly de Miles Davis, morceau qui n'avait pas encore été fait, et pour cause, il date de 1974 (ce morceau influencera pas mal Eno, mais à l'évidence, pas pour (No Pussyfooting), enregistré et sorti avant !).

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Difficile d'accès, (No Pussyfooting), dont la version CD propose aussi, en bonus-tracks, une version passée à l'envers (ce qui ne change pas grand chose à l'album, sans faire mauvaise langue, car j'aime énormément ce disque), n'est pas un album conseillé pour une musique d'ambiance pour un repas familial ou entre potes, ou pour une séance de relaxation ou de bête-à-deux-dos. Rien que The Heavenly Music Corporation, qui démarre par un long tunnel sonore allant grandissant, un drone (ce mot convient parfaitement) non musical, languissant et monotone (la guitare de Fripp arrive ensuite progressivement avec ses effets écorchés et sinistres, pas de solo, de vrai son guitaristique ici), rien que ce premier morceau, cette première face, donne le ton. C'est, selon moi, la meilleure des deux, mais uniquement parce que je me suis un tout petit peu lassé des boucles sonores de Swastika Girls, morceau plus structuré, plus produit, car enregistré en studio et non pas chez Eno (le moins que l'on puisse dire est que l'album n'a pas coûté très cher, le prix de revient de la face A étant risible), un morceau cependant vraiment excellent. N'ayant eu que peu de succès à sa sortie en raison de son hermétisme et de son intransigeance, (No Pussyfooting) est devenu par la suite un vrai objet de culte, difficile à trouver en vinyle (mon exemplaire est une réédition, pas un d'origine) comme en CD. C'est une des oeuvres les plus étranges de deux artistes majeurs, assez éloignés l'un de l'autre mais ayant réussi une totale alchimie ici (et Evening Star, leur autre opus, plus musical, est également conseillé). Si vous aimez l'un de ces deux artistes, voire les deux, et que vous ne connaissez pas encore, je ne peux que conseiller...mais écoutez d'abord le clip plus bas avant de vous payer le disque, car si Fripp et Eno sont deux gages de qualité, (No Pussyfooting) reste quand même très spécial ! Moi, j'adore, mais vous ?

FACE A

The Heavenly Music Corporation

FACE B

Swastika Girls