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Syd Barrett était le leader de Pink Floyd, leur premier leader je veux dire, un des membres fondateurs du groupe, chanteur, guitariste et auteur/compositeur de la grande majorité des premières chansons du groupe. Bon, je ne sais pas trop pourquoi je dis ça parce que je pense que tout le monde le sait. En 1968, pendant l'enregistrement du deuxième album A Saucerful Of Secrets, il est remercié par le groupe qui, un jour, oublie de passer le prendre chez lui pour l'emmener au studio d'enregistrement, et engage définitivement David Gilmour, qui venait alors d'entrer dans le groupe (qui, le temps de quelques semaines, sera au nombre de 5 membres), pour le remplacer. Gilmour, un ami de Barrett. C'est la mort dans l'âme, avec beaucoup de culpabilité sans doute, que le groupe a fait ça, mais il faut dire ici un truc important : à cause de ses abus de drogues (LSD, notamment), Barrett est devenu fou. Pas fou psychotique, mais lunatique, ingérable. Il suffit d'entendre son unique prestation vocale sur le deuxième Pink Floyd, Jugband Blues, pour en juger, ça sonne très curieux, bancal, à la limite de la folie. Tout en étant sublime, ce qui force le respect. Après être viré de son propre groupe, Barrett va tenter de se lancer en solo. Entre mai 1968 et août 1969, à Abbey Road, en de nombreuses, très nombreuses sessions, Barrett va, sous la houlette de plusieurs producteurs (dont Gilmour et Roger Waters, bassiste et chanteur du Floyd), enregistrer son premier opus solo, qui sort début janvier 1970, The Madcap Laughs, un chef d'oeuvre de folk psychédélique. L'écoute de l'album est, pour l'auditeur, l'équivalent musical de se trouver sur un fil de fer tremblotant dressé au-dessus de 100 mètres de vide avec un fleuve infesté de crocodiles affamés au fond, et des rochers pointus un peu partout dans le fond du fleuve. 

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Barrett est au bord de la folie. Il chante, annonne, murmure, parfois glapit ou gémit, bafouille...mais une certaine magie, une atmosphère irréelle, plane sur tout l'album. Qui sera suivi d'un autre, sorti en novembre 1970, enregistré à Abbey Road en février/juillet de la même année, et sorti sous une pochette très 'sciences nat' dessinée par Barrett même. Portant le simple nom de Barrett, l'album est produit par David Gilmour et le claviériste du Floyd, Richard Wright, qui sont là pour leur ami en perdition. Parmi les musiciens, les deux compères que je viens de citer, mais aussi Jerry Shirley (de Humble Pie) et John Wilson à la batterie, tous deux (sur le précédent album on pouvait également les entendre, ainsi que Robert Wyatt, Hugh Hopper et Mike Ratledge de Soft Machine). Les sessions ont été apparemment aussi compliquées que pour The Madcap Laughs, Syd Barrett ne jouait jamais deux fois le même morceau de la même manière. S'il fallait refaire une prise (et il le fallait tout le temps, je pense) parce qu'un élément ne correspondait pas bien ou nécessitait d'être refait, Barrett recommençait, mais différemment, ce qui devait parfois foutre un peu en l'air la cohésion. Un vrai casse-tête. Il semble cependant parfois un peu plus en forme que sur le précédent opus, il semble plus 'norrmal', mais il n'empêche qu'on a quand même l'impression d'écouter un mec au bord de la totale rupture nerveuse.

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Les 12 morceaux sont dans l'ensemble absolument remarquables, Barrett est aussi réussi que le précédent opus, il est juste un peu moins direct et on s'y attache peut-être un peu moins. Mais les morceaux suivent, sans souci, de Baby Lemonade qui ouvre le bal au rigolo et court Effervescing Elephant (bénéficiant d'un amusant tuba, ce morceau fut écrit quand Syd avait 16 ans), en passant par le curieux Maisie sur lequel la voix de Barrett est très profonde et lente, soit il s'est amusé à chanter d'une voix profonde et lente, comme si on passait un disque à la mauvaise vitesse, soit c'est un effet en studio. Dominoes, Gigolo Aunt, Wolfpack, Love Song, Rats sont d'autres petites merveilles qu'il faut écouter plusieurs fois, elles ne sont pas très accrocheuses au début (mis à part Gigolo Aunt, en fait, et Baby Lemonade). Au final, c'est un excellent album, le dernier de Barrett qui, ensuite, vraiment, va plonger dans sa folie comme un fou en haut d'une colline, les quelques rares tentatives de retour qu'il fera (un groupe mort-né avec Twink des Pretty Things, Stars, durera le temps d'un chaotique concert dont il ne reste aucune trace) seront aussi éphémères que sans effet. En 1974, il rendra visite, physiquement transformé (crâne rasé, bien grossi) à Pink Floyd, pendant qu'ils enregistraient Wish You Were Here, album qui lui est officieusement dédié (coïncidence). Waters ne le reconnaîtra pas sur le coup, et se mettra à pleurer quand, un peu plus tard, on lui dira de qui il s'agissait. Il est mort en 2006, il vivait chez lui depuis des années, tranquille, dans son monde, traqué sans le savoir par des papparazzi infâmes qui cherchaient le scoop. Il ne reste, outre le début de Pink Floyd, que ces deux albums solo remarquables, certes peu commerciaux, peu accessibles, parfois un peu gênants, mais remplis de pures merveilles fragiles. Inoubliable. 

FACE A

Baby Lemonade

Love Song

Dominoes

It Is Obvious

Rats

Maisie

FACE B

Gigolo Aunt

Waving My Arms In The Air

I Never Lied To You

Wined And Dined

Wolfpack

Effervescing Elephant