arno

Arno, ou l'un des rares grands rockers de l'Europe continentale, avec Bashung, Celentano, les groupes scandinaves genre The Nomads, Hellacopters, The Outsiders... Il existe un immense malentendu Arno en France, où il est malheureusement réduit à son plus grand succès, "Les Yeux de ma mère" (chanson sublime, nonobstant), ou à la rigueur à ses reprises des "Filles du bord de mer" d'Adamo et de "Comme à Ostende" de Ferré.

Or, depuis le mitan des années 70, Arno a connu une trajectoire exemplaire au sein de groupes belges seminaux (Tjens Couter et TC Matic), puis lors d'une carrière solo qui marie à merveille chansons "grand public" ("Vive Ma Liberté", "Les Yeux...", le génial "Chic et pas Cher"), et obsessions rock-blues qui le rapprochent parfois de Waits ou Beefheart. Or pour avoir vécu cela lors de ses concerts, une partie du public françouze est désarçonnée par cet escogriffe ostendais quand il aborde le blues cradingue...

Ce live sorti en 2006 est un miracle. On peut pinailler sur l'absence de "Putain Putain", "Mon Sissoyen", ou autres. N'empêche qu'ici Arno a concocté une setlist d'un équilibre parfait entre classiques de TC Matic, standards solo, et morceaux plus récents. Le groupe qui l'épaule ici est parfait dans son rôle de porte-flingues : le fidèle Serge Feys (présent dès 1981 !) aux claviers, Mirko Banovic à la basse (vanne lors des concerts : "Madame, Monsieur, je vais vous présenter mon bassiste, moitié yougoslave, moitié belge, donc pas cher !" lol), Frederick Van de Berghe à la batterie, et le grandiose Geoffrey Burton à la guitare (entendu aussi auprès de Bashung sur "La tournée des Grands Espaces")

Après un "Ratata" bien boueux en ouverture, Arno ose piétiner direct les plate-bandes des Stones avec une reprise de "You Gotta Move" de Mississipi Fred Mc Dowell. Et là, bien que je sois fan absolu des Stones, le verdict est sans appel : Arno 1 - Stones 0 ! Voix trafiquée, guitares saturées cradingues, du grand art !

On calme le jeu avec un enchainement francophone "Les yeux de ma mère"-"Il est tombé du ciel", et le très joliment slave "Lola Etc...". Mais ce n'est que le calme avant la tempête, Arno pulvérise une de ses tueries méconnues (à l'origine, sur l'album "Water" avec les Subrovnicks). "Meet The Freaks" n'aurait pas démérité sur un album de Captain Beefheart, qu'on se le dise ! Blues hardcore, crû comme un steak tartare au petit déjeuner, c'est une ramonée de première qui agit en concert comme un coup de matraque.

Soufflant le chaud et le froid, Arno enchaine avec l'émouvant "40 ans" qui ferait tirer des larmes à un légionnaire privé de chèvres depuis une décade. "Quand on est con et malheureux, on a toujours besoin du bon Dieu"... N'importe qui chanterait cette phrase aurait l'air ridicule, mais là ça passe comme une lettre à la poste.

TC Matic arrive dans le spectacle avec une relecture bouillonnante de "With You', classique tiré du premier album de 1981. Arno livre une version assez fidèle à l'origine, new-wave violente qui "burns deep down insiiiiide". Plus proche de Joy Division que de Depeche Mode, en quelque sorte. Geoffrey Burton s'en donne à coeur joie dans un final déchiqueté qui laisse sur le carreau. A la réflexion, pas étonnant que le bon peuple venu voir "Les Yeux de ma mère" soient pris au piège... Le sommet de l'album, no shit !

Après l'assez anecdotique "La vie est une partouze" (super titre, toutefois...), ballade piano mignonne mais qui tombe comme un cheveu sur la soupe après pareille démonstration de force. Nouveau clin d'oeil aux Stones avec une reprise toute en fragilité de "Mother's Little Helper", où les sarcasmes et la satire originelle laissent la place à une tristesse et une compassion qui laissent entendre qu'Arno se sent peut-être aussi vieillir après tout. Une chose en passant, Arno est loin d'être ridicule quand il s'attaque à la langue de Shakespeare, contrairement à certains chanteurs hexagonaux.

Puisqu'il ne faut pas plomber l'ambiance, autant faire rire le public ! "Chic et pas Cher"  remplit parfaitement son office, son texte rigolard et désabusé, son rythme entrainant, son refrain idiot ("La vie est belle ! Chic et pas Cher !") en font une oasis de détente bienvenue. Je ne résiste pas au plaisir de citer un passage qui m'a toujours fait hurler de rire : "J'ai connu un rappeur avec une chaine en or, il crie "Motherfucker", même quand il dort !"...

Après un "Françoise" agréable ("Danse, danse ma Françoise ! comme une Bruxelloise !"), mais here for the promo, la dernière ligne droite du concert est une succession de trois classiques : le lourdaud "Bathroom Singer" pour la carrière solo, et deux nouvelles tueries made in TC Matic : la chanson de circonstance "Bye Bye Till The Next Time", tirée du premier TC Matic, sertie de fils barbelés guitaristiques et de clous rythmiques funky roides, qui n'aurait pas dépareillé chez Gang Of Four. Puis  l'incontournable "Oh La La La" ("C'est magnifiqueuuuuuh !") qui déclenche des vagues de plaisir dans le public. Ce tube qui a lancé TC Matic en 1981 est inaltérable, et ici à domicile (enfin presque, Bruxelles n'est pas Ostende !), c'est peu dire que les Belges s'en donnent à coeur joie ! Cela tourne à la célébration débridée !

Le concert s'achève pour de bon avec un "Vide" qui en dit aussi long que son titre, chanson glaçante et horriblement triste. Chef d'oeuvre écrit par un des plus pertinents songwriters belges de ces 20 dernières années, le très bon Stef Kamil Carlens (dEUS, puis Zita Swoon).

En résumé, un live exceptionnel à découvrir si vous ne connaissez pas encore l'univers ô combien attachant d'Arno. Il est régulièrement disponible à 7 euros, n'hésitez plus... Ce serait un crime.

Tracklist :

1-Ratata

2-You Got To Move

3-Les Yeux De Ma Mère

4-Il Est Tombé Du Ciel

5-Lola Etc...

6-Meet The Freaks

7-40 Ans

8-With You

9-La Vie Est Une Partouze

10-Mother's Little Helper

11-Chic Et Pas Cher

12-Françoise

13-Bathroom Singer

14-Bye Bye Till The Next Time

15-Oh La La La

16-Vide