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S'il y à bien un reproche, un seul, que je peux faire à ce disque qui a eu l'honneur, en septembre dernier, d'être dans ma liste de mes 100 albums de chevet (j'ai oublié pas mal d'albums, d'ailleurs, et ai dû faire un choix drastique, mais celui-ci, j'ai bien fait gaffe à ne pas l'oublier, vous pouvez me croire), c'est sa pochette. D'ailleurs, j'en parlais rapidos, de cette pochette. Dans le genre je viens des années 60, elle se pose là. Je ne parle pas du graphisme, encore que, ces deux bandes bleues verticales, mais de cette photo on ne peut plus banale d'une jeune femme blonde, souriante, l'air un peu rêveuse, comme embarquée par la musique qu'elle écoute, ça fait compilation pop ou disque de jazz. Le plus cynique ? On est ici en présence d'un album d'Otis Redding, un artiste de couleur, et cette jeune femme est blonde. Je ne vais pas gueuler au racisme, évidemment pas, mais pourquoi ne pas avoir mis une jeune femme de couleur (comme pour The Soul Album), voire même, tout simplement, Otis lui-même ? Enfin bref. Que ça ne vous empêche pas d'écouter les 32 minutes absolument immenses de ce disque sorti en 1965, baptisé Otis Blue : Otis Redding Sings Soul, ou tout simplement Otis Blue. Cet album légendaire est le sommet d'Otis, lequel a tout de même, tout du long de sa courte et intense carrière (on rappelle qu'en décembre 1967, il avait alors 26 ans, il est mort dans un crash aérien, le lendemain du jour où il a enregistré (Sittin' On) The Dock Of The Bay, qui sortira posthume en 1968), fait des  trucs vraiment pas dégueulasses (Try A Little Tenderness...).

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Otis Blue est un disque qui, au premier abord (à regarder la liste des morceaux, et en l'écoutant), a tout de la compilation du genre best-of. De même que le Déjà-Vu de Crosby, Stills, Nash & Young, on dirait vraiment un best-of tellement tout ce que l'on y trouve est d'un niveau exceptionnel. L'album a été enregistré entre avil et juillet 1965, est sorti en septembre. En décembre 1964, Sam Cooke, légende de la soul, se fait tuer (on lui a tiré dessus). Otis ne peut évidemment éviter l'hommage : trois morceaux, ici, sont des reprises de standards de Cooke : A Change Is Gonna Come, Shake et Wonderful World, sublimées au possible. On dit souvent, et à raison, que la version de A Change Is Gonna Come chantée par Cooke est intouchable, mais la reprise par Otis l'est tout autant. Plus lente, un peu restreinte, pleine de douleur. Le changement espéré met du temps à venir. L'album offre d'autres reprises, plein : Down In The Valley, à la base de Solomon Burke il me semble ; My Girl, de Smokey Robinson ; Rock Me Baby de B.B. King (Otis est aussi à l'aise dans les ballades soul que dans les blues et rocks) ; You Don't Miss Your Water, de William Bell ; et le (I Can't Get No) Satisfaction des Rolling Stones, transcendée, tellement parfaite qu'on a l'impression que ce sont les Stones qui ont repris Otis et pas l'inverse, tellement il semble à l'aise ici !

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Et le reste de l'album ? Otis Blue offre 11 titres, je viens d'en citer 8 qui sont donc des reprises. Les trois morceaux restants sont en effet, donc, des morceaux signés Otis Redding (ou cosignés Otis). I've Been Loving You Too Long, Ole Man Trouble (que l'on retrouvera, dans la même version, sur l'album posthume de 1968 The Dock Of The Bay) et Respect. Cette dernière, on le sait, Otis l'offrira à Aretha Lady Soul Franklin, qui en fera un hymne féministe. La version originale est différente : c'est un homme qui dit à sa femme de le respecter, il bosse toute sa journée, c'est lui qui fait vivre la maison en gagnant durement son argent, alors respecte-le, femme. On ne saurait mettre en doute l'ironie de Redding, qui cherche à se moquer des machos qui veulent montrer qu'ils sont les patrons chez eux. Quand Aretha changera les paroles (pour en faire une chanson sur une femme qui demande à son amri de la respecter), il n'en tirera pas ombrage, il me semble. Les deux versions sont à tomber, musicalement très différentes, celle d'Otis est très funky. Quant aux deux autres morceaux signés Otis, ils sont intouchables, des complaintes/ballades sublimissimes. Mais tout l'album est absolument sublime, de My Girl à Down In The Valley, de Respect à Shake. Dans le genre "album indispensable à toute discothèque normalement constituée", ce disque se pose là. 

FACE A

Ole Man Trouble

Respect

A Change Is Gonna Come

Down In The Valley

I've Been Loving You Too Long

FACE B

Shake

My Girl

Wonderful World

Rock Me Baby

(I Can't Get No) Satisfaction

You Don't Miss Your Water