MD1

Si vous suivez ce blog depuis sa création ou presque, vous savez déjà que cet article est une réécriture, et vous savez aussi à quel point je vénère, j'idôlatre Miles Davis. Notamment le Miles de la période 1967/1974, et en ce qui concerne cet album, ben on est en plein dedans : 1969. Il fait clairement partie des albums les plus réussis et surtout importants de la très généreuse, très foisonnante (un néophyte aurait vraiment de quoi s'y perdre, je parle en connaissance de cause : quand j'ai découvert Miles, au départ, une fois Kind Of Blue, l'inusable classique ultra connu de 1959 acheté et écouté, je ne savais pas trop vers quel disque me tourner ensuite, tellement les albums dits 'essentiels' pullulent chez lui ; au final, ce fut Sketches Of Spain, puis cet album-ci) discographie du bouillonnant trompettiste. In A Silent Way, enregistré en février 1969, le 18, et sorti en juillet 1969, le 30. Pour ce disque sorti sous une pochette éminemment sobre, classieuse et jazzesque (une photo, sombre, du visage de Miles, regardant vers le ciel, comme pensif ; au verso, là aussi c'est purement jazzesque, des notes de pochette signées Frank Glenn et une photo, sur fond blanc), Miles est entouré des meilleurs, dont certains font leur première apparition sur un de ses albums : le claviériste Joe Zawinul, qui par la suite fondera Weather Report, et qui a signé à lui seul le morceau-titre ; le guitariste John McLaughlin, qui par la suite fondera le Mahavishnu Orchestra. Les autres sont des habitués : Tony Williams (batterie ; il quitte le groupe de Davis pour fonder son propre groupe, Lifetime, avec McLaughlin et Larry Young, peu de temps après) ; Chick Corea (claviériste mort il y à quelques mois) ; Herbie Hancock (claviériste aussi) ; Dave Holland (basse, contrebasse), Wayne Shorter (saxophone, futur cofondateur de Weather Report). La production est signée du fidèle Teo Macero.

MD2

En 38 minutes, In A Silent Way n'offre que deux morceaux... Ou alors, il en offre quatre. En fait, chaque face (de respectivement 18:16 et 19:52 minutes) est constituée d'un doublé de morceaux réunis sur une seule plage audio. Il va de soi qu'au bout d'une petite trentaine de secondes, on se fout comme de l'an 40 de quand s'achève le premier morceau de Shhh/Peaceful (il s'achève au bout de 6:14 minutes au passage ; la seconde partie s'arrête ensuite à 11:56 et la troisième partie, reprise de la première, prend le final), qui occupe la face A, ou de In A Silent Way/It's About That Time/In A Silent Way (Reprise) sur la face B (notez au passage que la dernière partie, reprise de la première, n'est jamais officiellement créditée dans le titre, c'est moi qui me permets de le faire). Le contenu musical de cet album (le premier, depuis 1965, à entrer directement dans les charts, pour Miles Davis) est tellement réussi qu'il en résume parfaitement le futur de la musique, pour citer le rock-critic américain Lester Bangs dans sa chronique d'époque pour Rolling Stone. Ni jazz, ni rock, c'est un amalgame totalement envoûtant, à la fois calme (le disque est idéal pour se relaxer, il n'y à pas de moments de transe comme dans Bitches Brew que Miles fera juste après, ni de violence urbaine et funk comme sur On The Corner de 1972) et d'une incroyable richesse, faussement simple, en fait.

MD3

 

C'est un des albums idéaux pour faire découvrir l'oeuvre de Miles à un néophyte, un album très accessible. Un album parfait pour la relaxation, donc (il ne s'appelle pas "silencieusement", d'ailleurs ?), pour une soirée entre amis, en fond sonore (faites de même avec On The Corner ou Get Up With It, et vous verrez le résultat), et se dire que ce que l'on entend sur cet album a été enregistré au cours d'une seule et même session de trois heures force le respect. Pour moi, la meilleure partie de cet album, la meilleure face si vous voulez, est la première, Shhh/Peaceful, mais c'est simple histoire de goût ; quiconque trouvant quelque chose de négatif à dire sur la face B serait, je pense, un sacré...bon, je ne vais pas dire un sacré con, mais vous avez l'idée générale. Notons au passage que le fulgurant, sublimissime, inusable morceau-titre de l'album est signé non pas Miles Davis (qui a, en revanche, signé l'ensemble du reste de l'album), mais Joe Zawinul, le magistral claviériste autrichien. Ce dernier collaborera encore avec Miles pour Bitches Brew, puis partira fonder son propre groupe, n'appréciant pas des masses la manière de bosser de Miles et Macero (couper des bribes de ci de là dans de longues sessions pour en faire des morceaux composites ; selon la légende, en entrant un jour dans les locaux de la maison de disques, Columbia, il demandera à la secrétaire ce que c'était que cette musique qui passait alors, et elle lui répondra "mais c'est vous, et Miles, c'est Bitches Brew !" ; il n'avait pas reconnu son travail, ça veut tout dire). Peu importe si Macero et son ami trompettiste faisaient des coupes pour réarranger le bordel (Jack Johnson n'a pas été construit autrement), le résultat est, à chaque fois, tellement puissant, tellement fort, que l'on pardonne tout. Un des quelques rares exemples de ce que pourrait être la musique des sphères. 

FACE A

Shhh/Peaceful

FACE B

In A Silent Way/It's About That Time/In A Silent Way (Reprise)