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 Photo sombre, dans la pénombre. Miles, tête légèrement haussée, regardant pensivement vers le haut, au-delà de l'objectif et de la personne tenant la pochette dans ses mains. Un regard de Joconde inversé, le regard ne suit pas le possesseur de l'album, il va toujours au-delà. Une photo sobre pour un album qui ne l'est pas moins, tout en offrant une musique radicalement différente de ce que Miles, alors, offrait aux foules. Tout ce qui se trouve sur ce court (38 minutes pour, cependant, deux morceaux, un par face forcément) mais intense album est dans son titre et sa pochette : In A Silent Way. Douceur, plénitude, tendresse, zen attitude, pas de tension, pas de violence (en même temps, Miles n'a jamais été violent dans sa musique... si on excepte la période On The Corner/Get Up With It/Agharta/Pangaea/Dark Magus). Un disque idéal pour se relaxer, on se pose dans un coin (un lit, un sofa, c'est bien, mais si votre truc est de vous allonger direct sur le parquet ciré, le carrelage glacial de décembre ou la moquette acarianisée, please yourself), on ferme les yeux sauf si on a trop peur de s'endormir pour de bon et de louper la musique, et on écoute. On coupe son téléphone (pardon, pardon...son smartphone), et on écoute. Et sachez que si l'expérience de In A Silent Way vous botte à fond, il existe un coffret 3 CDs, aujourd'hui assez onéreux et difficile à trouver, certes, mais il est toujours commercialisé, et on y trouve l'intégralité des sessions 1968/69 ayant donné l'album (certains titres sont sur l'album Filles De Kilimanjaro de 1968, d'autres sur la compilation Water Babies de 1976 - proposant des morceaux de 1968 inédits d'époque -, et d'autres étaient inédits jusqu'à l'époque de sortie du coffret longbox, qui s'appelle logiquement The Complete In A Silent Way Sessions).

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Verso de pochette vinyle (le code-barres et la mention Legacy/Music On Vinyl montrent qu'il s'agit d'une réédition récente, mais mis à part ça, l'édition originale était pareille)

Bon. In A Silent Way. Disque intense et calme à la fois, c'est une oeuvre importante pour Miles. Sans ce disque, probablement pas de Bitches Brew, et donc, de On The Corner, et donc, tout un pan de la future musique de Miles n'aurait pas existé. Pourtant, on trouvera difficilement un album aussi radicalement différent de ces deux opus de respectivement 1970 et 1972 que cet In A Silent Way. Miles, ici, s'est entouré de musiciens de légende, des killers dans leurs domaines. Le guitariste électrique, car il y en à un, et c'est sa première collaboration avec Miles, s'appelle John McLaughlin. Un Anglais, qui par la suite fondera son groupe de jazz-rock fusion (The Mahavishnu Orchestra, Mahavishnu sera son nom mystique, l'homme s'étant converti à l'hindouïsme) et collaborera avec Santana (Love Devotion Surrender, 1975) à l'époque où le Mexicain sera lui aussi converti à l'hindouïsme, d'ailleurs (ils partageront le même gourou/maître de pensée). A la batterie, Tony Williams. A la basse, Dave Holland. Wayne Shorter au saxophone. Joe Zawinul à l'orgue. Herbie Hancock et Chick Corea aux claviers (piano électrique). La trompette est de Miles, les décors de Roger Hart et les costumes de Donald Caldwell. Et la production, de Teo Macero, évidemment. En seulement 38 minutes (quasiment 39), In A Silent Way se pose là comme un disque faisant planer et voyager intérieurement l'auditeur. Dès les premières notes du premier morceau (Shhh/Peaceful, 18,15 minutes), l'orgue de Zawinul plonge l'auditeur dans une mer intérieure profonde et troublante. La basse retentit, sublime, minimaliste, ce qu'il faut. Et quand Miles arrive, ça y est, les Anges débarquent, on est au Paradis, ne voyez-vous pas la grande porte ouvragée s'ouvrir lentement dans les nuages ? Encore une fois, je n'arrive pas à mettre des mots sur ce que j'entends, c'est, en fait, au-delà. Un des thèmes les plus beaux et enchanteurs de Miles.

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Je l'aborderai sur le blog un de ces jours : le longbox The Complete In A Silent Way Sessions, exceptionnel, pour prolonger l'aventure de l'album

La face B dure, elle, quasiment 20 minutes, en un seul bloc constitué en fait de trois parties : In A Silent Way (beau à se chier dessus de bonheur, ce thème dure 4 minutes environ et est d'une douceur absolue, c'est relaxant au possible), suivi sans interruption par It's About That Time, long d'environ 11,30 minutes. Les 4 minutes restantes sont un rappel de In A Silent Way. C'est curieux que le thème portant le même nom que l'album ne soit pas le plus long (ni, aussi, celui qui reste en mémoire le plus longuement ; pour moi, c'est clairement la face A la meilleure des deux, en tout cas ma préférée), d'ailleurs. Désolé d'être aussi sobre pour le coup, mais c'est vraiment difficile à décrire. In A Silent Way est un album que l'on ressent, que l'on vit en soi, le décrire minute par minute (ce que le livret du longbox, et dans une moindre mesure du CD simple, fait, ce qui est quasiment blasphématoire selon moi) ne ferait que foutre en l'air sa beauté mystique, formelle, poétique, enchanteresse. On se pose et on écoute les 38 minutes de l'album, c'est selon moi la seule manière de vraiment parvenir à apprécier pleinement l'écoute, l'expérience même, de cette pièce maîtresse du jazz et de Miles Davis. Avec un personnel de titans (dont beaucoup, tous en fait si je ne m'abuse, feront partie de l'aventure Bitches Brew, traumatisant double album ayant magistralement lié le jazz et le rock, avec des touches de funk), avec une production cotonneuse, éthérée et admirable, Miles livre ici un joyau absolu, le genre de disque qui transcende son style musical (je conseille fortement ce disque aux anti-jazz), ne vieillit pas ou alors en bien. Comme un bon vin, il se bonifie avec le temps. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, un disque que l'on prend toujours autant de plaisir à écouter, à savourer à la centième écoute que lors de la première, ça s'appelle un chef d'oeuvre.

FACE A

Shhh/Peaceful

FACE B

In A Silent Way/It's About That Time/In A Silent Way (Reprise)