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 Faire un chef d'oeuvre semble insurmontable à Blue Öyster Cult, en 1980, mais c'est pourtant bel et bien ce qu'ils vont réussir à faire. Car, oui, Cultösaurus Erectus est un chef d'oeuvre. Avant, je n'en étais pas convaincu, mais après plusieurs années de hiatus d'écoute (j'ai cessé d'écouter le disque vers 2011, j'y suis revenu l'an dernier), force est de constater la puissance hallucinante de ce disque, sa force, son niveau, sa qualité. Cet album est, de plus, pour le groupe de Long Island, totalement miraculeux : depuis 1976 et le sublime Agents Of Fortune (que j'ai réaborde hier ; et cette chronique de Cultösaurus Erectus est la seconde, qui remplace définitivement une ancienne chronique de 2009), BÖC n'avait rien fait de potable, exception faite d'un live quand même trop court, Some Enchanted Evening (1978). Avant ce disque live, ce fut, en 1977, le fadasse Spectres, et après ce live, l'épouvantablement raté Mirrors (1979). Il fallait donc se ressaisir, mais faire un chef d'oeuvre n'était cependant pas forcément au programme, il ne fallait pas trop en demander à la Providence. Sous la houlette d'un nouveau producteur (avec qui le courant passera si bien qu'ils referont un disque l'année suivante, le tout aussi fulgurant Fire Of Unknown Origin), le très connu et talentueux Martin Birch (qui avait Fleetwood Mac, Deep Purple, et bientôt - 1981, et pendant des années - Iron Maiden au tableau de chasse), le groupe accouche donc de ce monstre. Un monstre ? Ca tombe bien, vu la pochette, le titre et celui d'une des chansons de l'album.

Cultosaurusbackcover

Verso de pochette

Le titre, d'abord. Manière de prouver que le groupe est encore là, bien debout, il est aussi une manière de rappeler que le BÖC est doté du sens de l'humour : la pochette représente un gigantesque (faut voir le vaisseau spatial à ses côtés !) monstre préhistorique à la gueule d'amour et au cou démesuré (verso de pochette), le Cultösaurus Erectus, dont des fossiles (os et oeufs) furent découverts non loin d'Oyster-Bay (à Long Island, Etat de New York), dans la Stalk-Forrest, fossiles découverts par le Professeur Victor Von Pearlman. Fossiles conservés au Musée de Diz-Bustologie. Les fans du groupe s'amuseront à retrouver les détails dans cette cryptozoologie préhistorique totalement fictive et farfelue : Victor Von Pearlman, nom inspiré par celui d'un des managers du groupe, Sandy Pearlman ; Diz-Bustologie, allusion à la chanson 7 Screaming Diz-Busters (sur Tyranny And Mutation, 1973) ; Oyster-Bay, sans commentaires ; Stalk-Forrest (le premier nom du groupe, alors avec un line-up différent, vers 1969) ; on a aussi, dans les crédits farfelus de ces photos du verso, un certain Underbelly Institute (The Soft White Underbelly fut le précédent nom du groupe, juste avant qu'ils ne se renomment Blue Öyster Cult). Tout un programme ! Les photos du verso sont justement un fossile préhistorique (un crâne), des oeufs fossilisés, et une illustration (par le même dessinateur que le recto : Richard Clifton-Dey) de Cultösaurus Erectus en pied, pas seulement la tronche. Un tel artwork, à la fois réussi et moche (faut le faire), s'impose parmi les plus marquants du groupe, et ne se savoure vraiment qu'en vinyle ; il y à pas mal de pochettes marquantes, chez BÖC, entre les trois premiers albums (et surtout Tyranny And Mutation), On Your Feet Or On Your Knees, Some Enchanted Evening... Musicalement, l'album en jette aussi, il est d'ailleurs temps que j'en parle, du contenu. L'album s'ouvre sur une triplette d'enfer (toute la face A, de toute façon, est intouchable). D'abord, Black Blade, première collaboration du groupe avec l'écrivain de SF/fantasy anglais Michael Moorcock (Elric), auteur qui recollaborera avec eux en 1981 et qui, avant ça, collaborera souvent avec le groupe de hard-space-rock Hawkwind. Black Blade parle de l'Epée Noire, Stormbringer, l'épée d'Elric, qui est pour le moins mythique dans le domaine de la fantasy (on notera qu'en 1974, Deep Purple sortira un album et une chanson du nom de Stormbringer, qui n'a, malgré son titre, rien à voir avec Moorcock). La chanson, trépidante, ouvre l'album sur un tempo de folie, guitares en pagaille et un Eric Bloom (chant) en forme. Monsters, qui suit, avec une partie de saxophone (parfois très jazzy !) de l'invité Mark Rivera, est un de mes morceaux de chevet du groupe, un sommet heavy et inclassable. Divine Wind, plus lente, hypnotique, et qui, il me semble, aborde un sujet assez politique (la crise au Liban), est un autre morceau que j'adore absolument, une merveille sombre et étonnante. Deadline, plus nerveuse, et même très synthétique (claviers), interprétée par le guitariste Donald (Buck Dharma) Roeser, achève efficacement la face A.

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Sous-pochette

La face B démarre par de faux effets de live, et The Marshall Plan (alias Here's Johnny), une autre belle tuerie bien heavy, qui en jette en intro. Après ce morceau de choix (qui sortira en single, si je ne m'abuse), trois morceaux qu'au départ, je trouvais soit ratés, soit mineurs, en tout cas, ils faisaient de cette face B un passage assez inégal (et rendaient l'album entier inégal). Je ne pense plus du tout la même chose. Bon, OK, le premier de ces trois titres, Hungry Boys (chanté par Albert Bouchard, le batteur, du moins, il me semble), est effectivement le morceau le moins percutant de tout Cultösaurus Erectus, mais est-il mauvais ? Non ! Assez pop parfois, mais avec une partie de guitare d'enfer, c'est un morceau bien sympathique. Fallen Angel, qui suit, chanté par le bassiste Joe Bouchard (frangin du batteur), qui use ici d'une voix hargneuse très proche de celle du chanteur des Who, Roger Daltrey (c'est pour le moins flagrant !), est une chanson bien nerveuse. Enfin, avec son riff ultra efficace et son ambiance bien cintrée, Lips In The Hills (je n'ose penser à ce que ce titre veut faire allusion, mais sans doute ai-je l'esprit mal tourné : 'lèvres sur la colline') est bien rock comme on aime. Enfin, Unknown Tongue achève magistralement l'album, sur une note un peu étrange comme on aime en avoir de çi de là avec le BÖC (Workshop Of The Telescopes, Tenderloin, Wings Wetted Down, Divine Wind, Subhuman...). Au final, en 41 minutes, Cultösaurus Erectus est un album absolument remarquable, quasiment sans aucun défaut (oui, Hungry Boys est en deçà du reste, mais rien de grave). Un an plus tard, le groupe saura récidiver la prouesse avec un Fire Of Unknown Origin qui lui est même un peu supérieur encore (et sera, avec le double live Extraterrestrial Live de 1982, l'ultime sommet du groupe) ! Puis viendront les changements de personnels, les mauvais choix musicaux, la galère... Cultösaurus Erectus, lui, reste, bien droit, bien érigé, un des sommets du groupe.

FACE A

Black Blade

Monsters

Divine Wind

Deadline

FACE B

The Marshall Plan

Hungry Boys

Fallen Angel

Lips In The Hills

Unknown Tongue