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Après un premier opus plutôt réussi (bien qu'un tantinet inégal) en 1972, Steely Dan entreprend sa première modification (dans une assez longue série) : David Palmer, qui chantait sur environ la moitié de Can't Buy A Thrill, s'en va. Et ne reviendra plus. Sa voix était correcte, très correcte même, mais ne correspondait pas forcément toujours très bien aux textes souvent cyniques de Donald Fagen et Walter Becker, les deux leaders de Steely Dan (qui sont respectivement chanteur/claviériste et bassiste/guitariste d'appoint). Au moment d'entrer en studio pour accoucher du toujours difficile à faire deuxième album, qui sortira en 1973 et s'appelle Countdown To Ecstasy, le groupe n'est, mis à part le départ de Palmer, pas différent. On a toujours Jim Hodder à la batterie, et Denny Dias et Jeff 'Skunk' Baxter aux guitares, en plus de Becker et Fagen. L'album a été enregistré à Los Angeles (Village Recorder) et à Nederland (le fameux Caribou Ranch Studio de James William Guercio chez qui ont pas mal enregistré les Beach Boys et Chicago, ainsi qu'Elton John) et est sorti en juillet 1973 sous une pochette utilisant une peinture de Dorothy White, une artiste qui était, à l'époque, la petite amie de Donald Fagen. Cette peinture, aux teintes pastel, ne contenait à la base que trois personnages. ABC Records, le label ayant signé le groupe, exigera qu'on rajoute deux personnages : Steely Dan comprenait 5 membres, pas 3 ! Une pochette pas spécialement réussie, il faut l'avouer. En fait, elle est limite pire que celle de Can't Buy A Thrill, que Fagen et Becker estiment pourtant être leur pire pochette. 

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Si le contenant est décevant, le contenu est, lui, à la hauteur, et même largement mieux qu'à la hauteur. Ne comprenant que 8 titres pour un total de 41 minutes, Countdown To Ecstasy, que Fagen citera un jour comme étant son album préféré de Steely Dan (je ne sais pas s'il pense toujours ça de l'album, en revanche) offre un paquet hallucinant de classiques steelydaniens par rapport au nombre de ses morceaux : cinq des huit titres sont intouchables. On va commencer par parler des trois qui ne le sont pas, histoire de gagner du temps, mais sachez que ces trois morceaux d'apparence lambda sont d'un niveau tel qu'ils en foutraient la chiasse de honte aux meilleurs morceaux du meilleur album d'un groupe de niveau secondaire par rapport à Steely Dan. On a Razor Boy, qui parle de la réalité comparée aux idéaux hippies : un hippie, c'est certes cool, mais la drogue, ça fait des ravages, et vous le trouvez toujours aussi cool, le hippie, avec une seringue dans le bras ? On a Pearl Of The Quarter, incontestablement le moins bon des 8 titres, mais une sympathique chanson pop suave. Et King Of The World, sublime final de l'album, qui semble parler de ce qui restera des USA après une guerre nucléaire ayant tout ravagé. A noter qu'avec respectivement 3,10, 3,50 et 5 minutes, ce sont les trois morceaux les plus courts de l'album. Oui, le troisième morceau le plus court de Countdown To Ecstasy dure tout de même 5 minutes (5 des 8 titres durent entre 5 et 5,50 minutes, et le plus long en fait 7) !

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Une variante de la photo du verso de pochette. De gauche à droite : Hodder, Becker, Dias, Baxter, Fagen

Le reste de l'album est une féérie pop jazzy aux paroles bien cyniques, enfin, pas tout le temps : My Old School est un régal nostalgique sur les joies du bahut et l'enfance passée, une chanson au climat très soul, sur laquelle des choristes féminins font un boulot exemplaire ; mais attention, cette chanson parle aussi et surtout d'une arrestation de trafiquants de drogue rôdant autour d'un bahut où furent scolarisés les arrêtés. Bodhisattva (le terme signifie quelqu'un qui, dans la religion bouddhiste, renonce à atteindre le Nirvana d'un point de vue personnel afin d'aider les autres à atteindre le leur) est un régal bien cynique. Your Gold Teeth (dont le groupe fera une suite en 1975 sur Katy Lied) parle d'une femme arnaqueuse qui utilise ses charmes pour parvenir à ses fins. C'est le morceau le plus long de l'album. Show-Biz Kids est une peinture bien cinglante et amusante du monde du show-biz, vu à travers les yeux de Becker et Fagen. Tous deux détestent viscéralement le style de vie californien, et surtout de Los Angeles (ils y vivent et bossent car les meilleurs musiciens et studios s'y trouvent), et le font sentir ici. The Boston Rag est un des titres les plus riches de l'album. Album remarquable (bien accueilli par la presse, mais bide commercial) qui, tout comme les deux suivants, dépeint une galerie de personnages souvent louches, étranges, douteux, du genre que l'on trouverait en troisièmes couteaux ou en suspects d'office dans un roman ou un film noir. Des camés, des paumés, des voleurs et arnaqueurs, des cinglés... Le tout, sous des mélodies sauvagement pop. Pretzel Logic, l'album suivant, ira dans le même sens, un peu plus loin encore, mais avec une structure assez différente (morceaux et album court(s) par rapport à Countdown To Ecstasy). Mais ça, j'en reparle bientôt !

FACE A

Bodhisattva

Razor Boy

The Boston Rag

Your Gold Teeth

FACE B

Show Biz Kids

My Old School

Pearl Of The Quarter

King Of The World