Suicide-Suicide-Frontal

Ooooh, quelle bande de malades... Mais si vous vous y connaissez un peu en rock, je pense que vous le savez déjà. Rien que le nom du groupe en dit long sur leur côté totalement extrémiste : Suicide (à la base, le groupe devait même s'appeler Satan Suicide, mais la première partie du nom fut, heureusement, retirée, ça aurait vraiment fait trop). Quel joli nom, annonciateur de bien des plaisirs auditifs, un nom de groupe joyeux comme une promenade dans un ossuaire, joyeux comme une crémation... Suicide. Faut vraiment être des malades pour oser appeler son groupe de la sorte. On ne s'étonnera dès lors pas que a) le groupe n'ait jamais connu le succès et la reconnaissance publique, autrefois comme maintenant, et b) que sa musique ne soit pas facile d'accès, et sujette à toutes les polémiques. Suicide a été fondé au tout début des années 70, ce qui n'empêche pas que leur premier album, celui-ci, éponyme sous sa pochette sanguinolente, ne soit sorti qu'en 1977. Il n'a pas été enregistré des années avant, c'est juste que pendant tout ce temps, le groupe tournera dans des petits clubs (et notamment le mythique CBGB's), se produira au cours de manifestations organisées, de happenings sauvages, mais ne trouvera apparemment pas de label pour les signer. Red Star les chopera, le disque sera produit par Marty Leon et Craig Thau, producteurs, notamment (sur un autre label), des Ramones. L'album sortira donc en 1977, année keupon. 31 minutes, 7 morceaux. Certains peuvent sembler, genre, accessibles, mais c'est un accessible que pas mal de groupes estimeraient difficile d'accès. Les autres morceaux, les plus radicaux, sont, eux, vraiment...voilà, quoi.

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Le groupe n'en est pas vraiment un, il n'y à que deux membres : un chanteur fou à la veste de cuir et au bandana, et un musicien aux lunettes de ski et aux claviers dissonnants et à la boîte à rythmes dézinguée. Pas de guitare, pas de basse, pas de vraie batterie, pas de vrais claviers dignes de ce nom, pas de cuivres, de cordes, de choristes. Le chanteur s'appelle Alan Vega, le musicien, Martin Rev. Deux chtarbés, surtout Vega, un mec totalement illuminé. Faudrait pouvoir décrire par le menu les concerts de Suicide, à l'époque. Mal-aimés, incompris, haïs même, les deux zigotos n'arrivaient que rarement à achever un concert sans débordements. Vega n'hésitait pas à se bastonner avec les membres les plus radicaux du public, ceux qui leur criaient dessus le plus fort, il empêchait des fois les gens de sortir de la salle, les forçait à assister au show jusqu'au bout. Il en ressortait bien souvent avec des gnons, blessures, la photo plus bas dans l'article (la prochaine) doit probablement venir d'après un concert, et en dit long sur le personnage. Sur la réédition CD collector (deux disques) de l'album, on trouve, sur le second disque (qui offre aussi des titres captés live au CBGB's, notamment une excellente reprise hantée du 96 Tears de ? And The Mysterians, chanson adulée par Vega), un morceau de 23 minutes intitulé 23 Minutes Over Brussels. Il s'agit d'une prise live des 23 premières minutes d'un concert que le groupe donna à Bruxelles, en ouverture d'Elvis Costello, en 1978. Le concert est émaillé de cris et d'insultes de la foule, et se termine brutalement, le groupe ayant été éjecté, on parle de fauteuils jetés sur la scène, ce genre de gentillesses... Ambiance meurtrière et totalement dingue. Ca résume parfaitement Suicide, le groupe le plus...suicidaire du rock. Comment, sinon, définir ce disque ? 31 minutes de terreur sonore. Mais, en même temps, le plus souvent, c'est hallucinant de maîtrise dans le registre minimaliste. Parfois proche du rock'n'roll/rockabilly de par la manière de chanter de Vega (Johnny, Girl, Ghost Rider), l'album s'ouvre, justement, sur Ghost Rider, chanson hantée possédant quelques unes des paroles les plus cinglantes sur les USA (America's killing his youth, allusion au Vietnam ?). Déjà, sur ce titre, Vega pousse des cris un peu intempestifs, courts, des onomatopées assez glaçantes et imprévisibles. Une voix désincarnée, fantômatique, aigrelette. Il fout les jetons, ce type. Rocket U.S.A. en rajoute dans le genre, avant une petite bouffée d'oxygène (un oxygène un peu frelaté, on parle de Suicide après tout), Cheree. Une chanson sublime, douce, une ballade, oui oui, sortie en single, oui oui, très écoutable si on la compare au reste de l'album, oui oui. U2 avouera sans complexe avoir essayé de rendre hommage à Cheree et Suicide en enregistrant With Or Without You. Vega leur aurait répondu d'une manière cinglante : quitte à nous rendre hommage, pourquoi vous n'avez pas carrément repris la chanson, ça nous aurait fait gagner un peu d'argent en royalties, on ne roule pas sur l'or. Ambiance. Dans le livret CD, en forme d'interview du groupe, une question est posée en final : quand Suicide se reformera-t-il ? Réponse de Vega : quand on sera dans le besoin. Suicide, un groupe qui aime que les choses soient dites telles qu'elles sont.

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Après Cheree, vraie douceur (ce qui, concernant Suicide, est étonnant, mais vrai), on arrive à Johnny, courte chanson très rockab' dans l'âme, assez virevoltante dans un sens (malgré la mélodie inexistante, toujours ces claviers dissonants et boîte à rythmes discrète et malsaine), puis Girl, chanson sexuelle (quand Vega annonne ses oh, turn me on, soit 'oh allume-moi' en français, on sent la luxure dans la voix). Pas la meilleure de l'album, mais c'est du Suicide. La face A se terminait ainsi. La face B ne contient que deux titres. Le premier, c'est Frankie Teardrop, 10 minutes TERRIFIANTES, à ne pas écouter seul et quand on ne se sent pas bien (physiquement ou moralement, ou les deux), et pas au casque, ce morceau rend fou. Fou comme le Frankie Teardrop du titre, un vétéran du Vietnam ayant énormément de mal à joindre les deux bouts, il est marié, un enfant. Un jour, il pète un cable, chômage, dettes, misère, il tue sa famille, se tue ensuite. Quand Vega (qui chante tout le morceau d'une voix atrocement neutre) en arrive au passage du double meurtre suivi du suicide, il accompagne chaque acte irrémédiable d'un horrible cri strident, un cri de douleur, de rage, de peine, impossible de ne rien ressentir. Cris qui reviennent plus tard. Les 10 minutes sont emplies de terreur, on ne parle plus de tension, ici, mais de terreur à l'état brut, une peur blanche, irrépressible. We're all Frankies, dit Vega dans l'écho du final. Quelle sinistre déclaration... Evidemment, c'est le sommet de l'album. C'est aussi un des morceaux, si ce n'est LE morceau, les plus radicaux, angoissants et violents (malgré que la mélodie ne soit pas brutale : rien ne distingue ce morceau des six autres de l'album, en ce qui concerne l'accompagnement 'musical') qui existent et existeront. Le dernier titre, Che, est une ode au Che Guevara, sinistre et hantée. When he dies, a world lies... Après Frankie Teardrop, ce morceau semblerait presque (presque !) normal. Grossière erreur. Tout le disque est une programme de démolition intérieure, une Oeuvre inclassable, flippante, polémique, adulée ou détestée, mais pas de milieu. Âmes sensibles, s'abstenir. Amateurs de dinguerie, bienvenue dans le merveilleux monde de Suicide, dont les fans les plus connus sont nuls autres que Christophe (oui, le chanteur des Mots Bleus ! Son album Bevilacqua peut être parfois vu comme une sorte de disque expérimental à la Suicide, toutes proportions gardées) et Bruce Springsteen, qui reprendra Dream Baby Dream, une des chansons du groupe, en concert et sur son dernier opus en date High Hopes. Frankie put a gun in his head...And then...Frankie's dead.

FACE A

Ghost Rider

Rocket U.S.A.

Cheree

Johnny

Girl

FACE B

Frankie Teardrop

Che