WIRE - PINK FLAG F

A la base, le punk-rock a été crée parce qu'il y en avait marre des groupes offrant des longs morceaux de 20 minutes ou plus (rock progressif, jazz-rock), des solos interminables, des concerts de 3 heures 30 (Led Zeppelin)...Le punk, c'était l'énergie renouvelée, la décharge électrique totale, la sobriété dans la durée, aussi : souvent, les disques de punk durent à peine plus de 35 minutes, ils offrent entre 10 et 14 titres bien souvent très courts, de vraies branlées musicales en 2,30 minutes, on se croirait revenu au bon vieux temps du rock'n'roll 50's type Jerry Lee Lewis ou Chuck Berry. Et puis, Wire arrive. Wire, c'est un groupe de punk-rock, mené par le chanteur Colin Newman. Le groupe a été signé par EMI, via le label Harvest, le label de Pink Floyd et, autrefois, des Pretty Things, quand même. EMI, qui avait signé, puis viré les Sex Pistols, lequels ont finalement trouvé leur bonheur via Virgin. Mais EMI avait quand même vraiment envie de signer du punk. Ils l'ont fait à quelques reprises, avec les Saints - sur Harvest aussi, d'ailleurs -, et, donc, avec ces Wire, groupe qui va jucher le principe punk (chansons courtes et speedées, pas de solos, pas de longs trucs) énoncé plus haut avec un sens de l'à-propos des plus redoutables. Le premier opus du groupe, Pink Flag (le titre est semble-t-il une allusion narquoise à Pink Floyd, la pochette fut prise par le groupe lui-même, le drapeau fut rajouté au pochoir), sort en 1977, l'année punk. Il dure 35 minutes. Quant au nombre de morceaux, il n'y en à pas 10, non, pas 12, pas 14, pas même 16, non, il y en à 21. On imagine donc bien leur durée (un chouia moins de 4 minutes pour le plus long, même pas 30 secondes pour le plus court).

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L'album a, de plus, été pensé comme un tout, les morceaux placés selon un ordre bien précis, et il a été enregistré en live abolu (en studio, mais dans les conditions du live), le chanteur et le groupe ensemble, d'un bloc. En cas de plantage de l'un ou de l'autre, on recommence tout, c'est pas comme d'ordinaire où le chanteur pose ses voix d'un côté, le groupe enregistré chacun sa partie de l'autre, et on mixe le tout, non. Tout a été enregistré tel qu'on l'entend, en brut, en global, et probablement, ça ne m'étonnerait pas d'eux, dans l'ordre d'apparition à l'écran, séances commençant peut-être par Reuters et se finissant par 1 2 X U. Le producteur s'appelle Mike Thorne, et il a accompli un truc de fou, non seulement en parvenant à canaliser l'énergie de ces quatre lascars, mais en parvenant à faire en sorte que les 21 petits morceaux paraissent n'en former qu'un seul (ou deux : un par face), enfin, quasiment. Si certains morceaux, généralement les plus longs, peuvent fonctionner séparément (Mannequin qui sortira en single, Reuters, Lowdown, Pink Flag, Strange, Fragile, Champs), dans l'ensemble Pink Flag est à consommer d'une traite. Ca commence (je ne vais pas décortiquer l'album titre par titre) par une chanson abordant les médias (Reuters est le titre de la chanson, mais surtout d'une fameuse agence de presse anglophone), avec paroles écrites à la manière d'un reporter (This is your correspondant running out to tape), ça se termine par un cinglant et étonnant 1 2 X U, au titre chelou, au thème polémique, l'homosexualité et les homophobes (Saw you in a mag, kissin' a man...I got you in a corner, got you in a corner). D'autres chansons sont plus cryptiques, pour les thèmes, rien que leurs titres sont étranges (Ex Lion Tamer, une pure merveille ; 106 Beats That ; Brazil, qui ne parle pas forcément de ce pays). Un instrumental en ouverture de face B, au titre amusant (The Commercial : la publicité) succède à un Pink Flag gigantesque achevant la face A, morceau lourd, puissant, violent, se terminant en apocalypse, le grope jouant de plus en plus vite, jusqu'à l'explosion salvatrice accompagnée de quelques hurlements de rage et d'épuisement de la part de Colin Newman, lequel en profitait, pendant l'accélération, pour glapir, de plus en plus vite, une seule et unique dernière phrase (pas la seule des paroles, loin de là, mais celle qui revient le plus), How many dead or alive ?, quand on pense que ce morceau a été enregistré live en studio, d'un coup (sans doute a-t-il fallu plusieurs prises, mais Thorne et le groupe n'ont pas pris le chant de l'une et les musiciens d'une autre prise et fait un collage), on ne peut qu'être pris par un frisson d'admiration.

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D'autres morceaux comme MannequinFragile, Strange (qui sera repris par R.E.M., groupe ayant, de l'avis de son chanteur Michael Stipe, pris pas mal à Wire), sont plus calmes, parfois (l'intro de Mannequin est magnifique, et anticipe quelques petites merveilles pop que le groupe fera dans les années suivantes, notamment le sublime Outdoor Miner sur l'album Chairs Missing, de 1978), d'autres sont de parfaites petites balles punk (Lowdown, Different To Me, Mr. Suit, Straight Line, Surgeon's Girl), beaucoup s'achevant d'ailleurs dans une totale précipitation, comme si la durée des morceaux était préparée et que le groupe jouait  les yeux posés sur le chrono, pour la finir au timing exact. Ce qui est surtout valable pour les morceaux les plus courts, comme Brazil, It's So Obvious, Surgeon's Girl, Different To Me et Start To Move. Pas les meilleurs morceaux, rapport à leurs durées (une minute, voire moins), mais ce n'est pas étonnant, on fait rarement des chefs d'oeuvre avec des morceaux aussi courts, presque des démos. Mais comme je l'ai dit, tout l'album est à écouter d'une traite, 35 minutes dans les dents, du premier riff de guitare de Reuters à la dernière envolée de guitare du speedé et chelou 1 2 X U, et il est à écouter dans l'ordre et sans shunter le moindre morceau. Certes, Start To Move ou It's So Obvious ne sont pas grandioses (en revanche, Ex Lion Tamer, Three Girl Rhumba, Mr. Suit le sont), mais prises dans l'ensemble, elles fonctionnent vraiment bien. L'énergie punk du groupe est totalement bluffante, leur côté assez arty annonce, aussi, quelque part, la new-wave, rappelons par ailleurs que pas mal de groupes de new-wave (Simple Minds, XTC, Siouxsie & The Banshees, Public Image Limited, Stranglers...Wire) viennent du punk-rock. J'imagine ce que l'écoute de Pink Flag a du être à la sortie de l'album, j'imagine l'étonnement, la stupeur des gens en constatant, au dos de pochette, le nombre de morceaux, annonciateur d'un beau bordel sonore. Au final, c'est un disque vraiment efficace, bluffant même, même s'il ne faut pas l'écouter trop souvent. Il peut assez rapidement devenir usant, à la longue, j'en sais quelque chose. Après quelques années sans l'écouter, j'ai réappris à aimer cet OVNI musical à la fois totalement dans son époque, et préparateur d'une suivante. Un des albums les plus importants de 1977, voire même des seventies.

FACE A

Reuters

Field Day For The Sundays

Three Girl Rhumba

Ex Lion Tamer

Lowdown

Start To Move

Brazil

It's So Obvious

Surgeon's Girl

Pink Flag

FACE B

The Commercial

Straight Line

106 Beats That

Mr Suit

Strange

Fragile

Mannequin

Different To Me

Champs

Feeling Called Love

1 2 X U