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 Au sujet de cet album, Mick Jagger, à sa sortie, dira : Si je devais avoir, dans ma carrière, d'aussi mauvaises critiques que ce disque et Bowie en récoltent, et si je devais chanter aussi mal, j'arrêterais de chanter. Ambiance. Mais Bowie a des circonstances atténuantes : la schnouff, sur laquelle il a fait une razzia digne des antiques légions barbares. En 1974, David Bowie est aussi mal en point que les photos présentes sur la pochette et le livret intérieur de cet album tendent à le faire penser : il est mal dans sa peau. En 1973, Bowie rock'n'roll-suicide le personnage culte de Ziggy Stardust à la fin d'un désormais mythique concert au Hammersmith Odeon de Londres, concert filmé par D.A. Pennebaker et capté, aussi, en album. La presse, le lendemain, est sur le Q. Apparemment, Bowie envisage une retraite scénique, Bowie quits, comme un journal le dit. Meuh non, Bowie a juste envie d'autre chose. Il réquisitionne une ultime fois ses Araignées Martiennes pour un ultime album enregistré au Château d'Hérouville, Pin Ups, disque de reprises de chansons de rock de l'ère du Swingin' London (années 60). Disque qui sera mal accueilli en général et reste sous-estimé. Puis, il le dit, les Spiders From Mars, c'est aussi fini que Capri, il passe à autre chose. Il part en Hollande en partie pour enregistrer un nouvel album (et sans doute aussi en partie pour en trouver de la bonne), sur lequel il joue quasiment de tout (guitares sauf sur un titre ; saxophones ; mellotron ; moog; et le chant, oeuf corse), avec quand même le batteur Aynsley Dunbar, le bassiste Herbie Flowers et le pianiste Mike Garson (Alan Parker à la guitare sur un titre). L'album, qui sortira en 1974, s'appelle Diamond Dogs, et sous sa magnifique et controversée (le zboub) pochette signée Guy Peelaert, est une sorte de disque conceptuel centré autour du 1984 de George Orwell, sans en avoir l'air (la veuve d'Orwell refusera à Bowie l'autorisation d'adapter le roman, Bowie le fera quand même un peu), un disque apocalyptique, nihiliste, écrit via la technique du cut-up de William Burroughs. Un album étrange et, pour tout dire, moyen, médiocre même. On y trouve un nouveau personnage, une sorte de pirate borgne (ou faussement borgne) vêtu à la va-comme-je-te-pète-à-la-gueule, Halloween Jack. C'est avec cette tenue que Bowie, en 1974, interprètera, à la TV, Rebel Rebel, chanson la plus connue de l'album, au riff imparable (mais chanson bien redondante et énervante, aussi). Les gens sont soulagés, Bowie ne quits plus.

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Mais le Bowie nouveau, accro à la poudre magique, n'est plus que l'ombre de lui-même. Limite éligible au titre de Mister Camp de Concentration 1974, il est émacié, hâve, maigre comme un lacet de godasse élimé, teint blafard accentué par la rougeur violente de ses cheveux, à l'époque. Les photos des livrets de Diamond Dogs et de l'album dont je vais parler maintenant, le double live David Live (1974 aussi), font mal aux yeux. Pas seulement parce que, sous ce beau costard blanc, Bowie y est fringué comme un aliéné (pull bleu hideux, bretelles à la Bérurier), mais parce qu'il fait de la peine à voir. Pas besoin d'écouter l'album (il le faudra bien, cependant) pour comprendre que Bowie n'était pas en forme. Sa voix n'a pas trop perdu, curieusement. Même s'il a mieux chanté par le passé et chantera mieux dans le futur. David Live, double live (toujours double en CD, d'autant plus que depuis 2005, une version augmentée de quelques titres supplémentaires existe), a été enregistré au cours d'un concert donné à Philadelphie, à la Tower, au cours d'une tournée américaine difficile (des dates furent d'ailleurs annulées). Un soir, avant un concert, quasiment tous les musiciens firent front contre Bowie pour une histoire de salaire non versé ou rabaissé. Le concert dudit soir n'a failli pas se faire, Bowie ayant cédé à la dernière minute, du style OK, faites chier, je vous paierai plus, mais on y va, bande de faignants. Sauf erreur de ma part, je crois même que ce fameux soir de tension est celui du concert enregistré de Philadelphie. On imagine une ambiance un peu tendue sur scène. Je crois même que ça se ressent, selon les dires du pianiste Mike Garson, qui fait partie du backing-band de la tournée.

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Le problème de David Live, qui sera mal accueilli à sa sortie (et qui selon Bowie, aurait mieux fait de s'appeler David Bowie Is Living Only In Theory, vu l'état dans lequel il se trouvait en 1974), c'est que tout le live est joué à la sauce Diamond Dogs, c'est à dire une sorte de funk/soul/rock apocalyptique. Que les (nombreux) morceaux issus de Diamond Dogs, album le plus récent, soient joués à cette sauce, c'est logique, mais pour certains titres plus anciens, comme Moonage Daydream, Aladdin Sane (1913 - 1938 - 197?), la reprise du All The Young Dudes que Bowie avait écrite pour Motth The Hoople ou bien encore The Width Of A Circle, le moins que l'on puisse dire, c'est que la sauce prend mal, il y à beaucoup de grumeaux. Bowie reprend même le Knock On Wood de Steve Cropper et Eddie Floyd, c'est notamment en pensant à cette chanson, à cette reprise, que Jagger a dit ce qu'il a dit de David Live dans la citation plus haut. Jagger aurait tout aussi bien pu parler de la version assez lamentable de Rock'n'Roll Suicide qui achève le live dans tous les sens du terme. En revanche, comme je l'ai dit, les morceaux de Diamond Dogs (quasiment tout l'album est joué, sauf We Are The Dead et Future Legend) passent mieux la rampe. Je chie sur la tronche de Rock'n'Roll With Me, ballade pas comestible semblant avoir pour public les ménagères de moins de 50 Swiffers ; ici, Bowie parvient à faire pire que le pire de Johnny Mathis et Englebert Humperdinck. Mais j'avoue, tout en précisant que Diamond Dogs n'est pas un album que j'aime, que la triplette Sweet Thing/Candidate/Sweet Thing (Reprise), Rebel Rebel, Diamond Dogs et 1984 sont plutôt correctes ici. Pas Big Brother (avec le final barré Chant Of The Ever Circling Sketal Family, non crédité, derrière). Le meilleur moment du live étant indéniablement la triplette Sweet Thing. Là, et déjà sur l'album studio, Bowie touche le sublime ou peu s'en faut (Sweet Thing (Reprise) étant cacophonique).

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David Live sera le premier album live de Bowie, il en sortira un autre en 1978, Stage (double aussi ; lui aussi réédité en 2005, en même temps que l'autre, avec des titres supplémentaires), qui lui est un zillion de fois supérieur en dépit d'une ambiance digne d'une salle d'opération (le son est nickel-chrome, mais froid, on ne sent pas l'ambiance d'un concert ; en même temps, c'est un live de la période berlinoise de Bowie, pas la plus gaie de l'artiste). David Live est un live bien produit, et assez sincère (il est dit, sur la pochette vinyle d'époque, que les choeurs ont été refaits en studio à cause d'un problème de micro ; une petite partie du live a donc été refaite en studio, et Bowie ne s'en cache pas ; le reste est bel et bien live à 100%), Bowie n'était pas en forme et ça se sent, mais il a quand même tenu à offrir ce live à ses cohortes de fans (qui ne feront pas grand cas de l'album en général, comme Bowie lui-même), histoire de leur donner un peu de matériel live officiel à grignoter (et aussi de montrer à la face de la Terre entier qu'il n'allait pas bien, et continuera de ne pas aller très bien, jusqu'à 1979 environ ; ce qui ne l'empêchera pas d'enquiller les grands albums pendant cette période cocaïnée et paranoïde). Avec son ambiance plastic soul apocalyptique et ses arrangements qui ne fonctionnent globalement pas très bien (sauf sur les morceaux pour lesquels ces arrangements ont été faits, les titres de Diamond Dogs), David Live est un live frustrant et, osons le dire, raté. Mine de rien, malgré cela, il reste tout de même à écouter, ne serait-ce que comme témoignage d'une période douloureuse de Bowie. Au fond du trou, il remontera rapidement (Young Americans, en 1975, album remarquable et remarquablement peu aimé des masses ; Station To Station en 1976, le chef d'oeuvre total ; la trilogie de 1977/1979, Low/"Heroes"/Lodger, chefs d'oeuvre de cold-wave expérimentale faits avec Eno ; Scary Monsters (& Super Creeps) de 1980, dernier sommet jusqu'à 1997 et Earthling ; ne parlons en revanche pas de ce que Bowie a fait entre 1983 et 1993), mais en attendant, au fond du trou il était. Ce live le dit tout haut, avec ses photos mortifères et ses arrangements hasardeux : la coke, c'est mal.

FACE A

1984

Rebel Rebel

Moonage Daydream

Sweet Thing/Candidate/Sweet Thing (Reprise)

FACE B

Changes

Suffragette City

Aladdin Sane (1913 - 1938 - 197?)

All The Young Dudes

Cracked Actor

FACE C

Rock'n'Roll With Me

Watch That Man

Knock On Wood

Diamond Dogs

FACE D

Big Brother/Chant Of The Ever Circling Skeletal Family

The Width Of A Circle

The Jean Genie

Rock'n'Roll Suicide

Version CD remastérisée 2005 :

CD 1

1984

Rebel Rebel

Moonage Daydream

Sweet Thing/Candidate/Sweet Thing (Reprise)

Changes

Suffragette City

Aladdin Sane (1913 - 1938 - 197?)

All The Young Dudes

Cracked Actor

Rock'n'Roll With Me

Watch That Man

CD 2

Knock On Wood

Here Today, Gone Tomorrow

Space Oddity

Diamond Dogs

Panic In Detroit

Big Brother/Chant Of The Ever Circling Skeletal Family

Time

The Width Of A Circle

The Jean Genie

Rock'n'Roll Suicide