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Tijuana Moods (Charles Mingus)... Olé (John Coltrane)... L'Espagne a intéressé le jazz. Ces deux immenses albums de jazz fortement sous influence hispanique (celui de Mingus est plus d'influence mexicaine, Tijuana étant une ville-frontière à la douteuse réputation) datent respectivement de 1957 pour le Mingus (mais sorti en 1962) et de 1962 (enregistré en 1961) pour le Coltrane. Il y à un autre album de jazz hispanisant qu'il ne faut pas oublier de citer, et ce d'autant plus qu'il est encore plus réussi que ces deux immenses albums. Il s'agit bien évidemment de Sketches Of Spain, de Miles Davis, sorti en 1960, et enregistré entre fin 1959 et début 1960. Ce disque sorti sous une pochette annonçant bien la couleur (le drapeau espagnol, un taureau et Miles jouant de sa trompette, fameuse image de profil vers laquelle se rue le taureau) n'est pas très généreux en terme de durée : 41 minutes seulement, pour 5 titres (le CD remastérisé, réédition 1997 qui à l'heure actuelle est toujours la plus récente, propose trois bonus-tracks, faisant passer le tout à une heure de son). Mais que l'on ne s'y trompe pas, Sketches Of Spain (le titre me fait penser à celui d'un des morceaux de l'album Kind Of Blue de 1959 : Flamenco Sketches, qui en était une sorte de préparation) est ultra dense, généreux en terme de musique. On tient ici un des sommets de la carrière de Miles Davis, et du jazz en général. Un de mes préférés aussi. Ce fut mon troisième Miles après Kind Of Blue et In A Silent Way (d'aucuns diront que je n'ai pas découvert Miles avec ses pires albums, hein ?), le premier a été réabordé ici récemment, le second le sera prochainement (et certains albums de Miles, de la période 1958/1967, pas encore abordés ici pour certains, seront abordés ou réabordés aussi), c'est vraiment à partir de cette troisième découverte que j'ai commencé, réellement, à kiffer ma race le jazz, et Miles en particulier.

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Ce disque, aussi, peut aider à mieux apprécier la musique hispanique, même si c'est surtout une réappropriation à la sauce jazz de la musique hispanique. Sur les cinq titres, seuls les deux derniers ne sont pas des airs traditionnels ou écrits par des Espagnols. Mais des morceaux écrits par celui qui signe les arrangements de l'album, Gil Evans (la production est cosignée par Irving Townsend et par le déjà fidèle comparse Teo Macero). Le reste de l'album est soit basé sur des airs traditionnels (un titre) soit des reprises, une d'un air de Manuel De Falla, et l'autre, de Joaquin Rodrigo. Parlons d'abord de celle-ci, c'est tout simplement le sommet de l'album, aussi bien par la durée (16 minutes et autant de secondes, le plus long de l'album, mais pas de très beaucoup) que par sa densité : Concierto De Aranjuez. Le fameux concerto pour guitare, une des oeuvres cultes de la musique espagnole, est ici sublimé dans cette version totalement jazz, où la trompette de Miles fait des étincelles. Difficile d'écouter ça sans frissonner, sans ressentir une émotion et une admiration intenses. Après ce tel coup d'éclat indescriptible occupant les 3/4 de la face A, difficile de passer à autre chose, mais il le faudra bien. Will O' The Wisp, morceau de Manuel De Falla, suit, un peu moins de 4 minutes vraiment magiques qui respirent les nuits espagnoles. Moins de quatre minutes aussi pour le morceau ouvrant la face B, The Pan Piper, air traditionnel revisité par Miles et Evans. Trompette glorieuse, ambiance sublime. Le reste de la face B, et donc de l'album, est signé Gil Evans, il s'agit de Saeta (5 minutes bluffantes) et du plus étendu (12 minutes) Solea, qui achève Sketches Of Spain sur une touche de reviens-quand-tu-veux. Après, on a le choix, soit on arrête le CD (pour les possesseurs du vinyle, la question ne se pose pas), soit on laisse filer le temps avec les bonus-tracks : Song Of Our Country, morceau signé à la base de Heitor Villa-Lobos, réarrangé par Evans, 3,25 minutes très réussies, suivi par une autre prise, en deux morceaux (12 et 3,30 minutes), du Concierto De Aranjuez, qui n'apporte rien de plus par rapport à la version album, mais n'en est pas moins sublime.

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Le verso de pochette vinyle, très généreux en texte comme souvent avec le jazz

Ne manque plus qu'à citer les musiciens sur le disque, outre, bien entendu, Miles et sa trompette : Danny Bank à la clarinette basse, Bill Barber au tuba, Paul Chambers à la contrebasse, Jimmy Cobb à la batterie, John Barrows et James Buffington au cor, Albert Block à la flûte, Johnny Coles à la trompette, Bernie Glow aussi, Elvin Jones aux percussions, Dick  Hixon au trombone, Taft Jordan à la trompette (hé non, il n'y à pas que Miles qui en joue dessus !), Harold Feldman à la clarinette et hautbois... j'en passe...et Gil Evans en conducteur des troupes et arrangeur. Tout ce beau monde, dont pas mal avaient déjà joué avec Miles (Cobb, Chambers, sont sur Kind Of Blue, notamment), se livrent ici à une prestation éblouissante qui rend un vibrant hommage à la musique espagnole, à l'Espagne, à travers ces cinq morceaux d'anthologie. On voyage par la pure magie du son, tout simplement. Sketches Of Spain est un des joyaux de la longue (et parsemée de joyaux !) carrière de Miles, un de ses albums les plus accessibles aussi. Redoutablement conseillé, en gros.

FACE A

Concierto De Aranjuez

Will O' The Wisp

FACE B

The Pan Piper

Saeta

Solea