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Pour les musiciens de jazz, la musique est une question de vie ou de mort.Le jazz est leur sang et leur sang est le jazz, sans le jazz, ils ne sont plus qu'une coquille vide à la recherche d'un objet pour s'accrocher et se laisser emporter. On n'enregistre pas un disque jazz comme on enregistre un disque pop, je l'ai appris à l'écoute de cette session...


Quelques semaines après Kind of blue, Coltrane effectue un nouveau retour en force avec Giant steps. En deux albums, Coltrane a marqué de son empreinte l'histoire du jazz avec deux albums radicalement opposés. Si Kind of blue ouvrait les portes au jazz modal, Giant steps, lui, "assassine" la be pop en l'emmenant vers des contrées d'une complexité inégalée.
Pourtant, je ne peux m'empêcher de voir Giant steps comme une prémice de la musique de Coltrane. C'est un port où partent des bateaux qui ne reviennent jamais, la boucle n'est pas bouclée. Le départ est énorme, la fin aussi mais il lui manque quelque chose... Ce petit quelque chose qui ne frustre pas l'auditeur à la fin de l'écoute. Néanmoins, la richesse des compositions du maître saxophoniste fait date. Coltrane ne réitérera pas l'expérience, le style a ses limite et l'an d'après, Coleman le prouve avec son free jazz qui réinventera totalement la perception du jazz. En effet, il libéra le jazz de ses codes. Giant steps est aussi l'oeuvre la plus personnelle de John, sa Mary disait que cet album était de famille. Impossible alors de cracher sur cet album, ce que les parisiens firent (malheureusement) à l'Olympia. Quand je parlais de complexité inégalée, je ne plaisantais en aucun cas, parlons de ce fabuleux titre d'ouverture qui donne son nom à l'album. Titre d'une richesse harmonique et d'une rapidité époustouflante où il se plante magistralement lors de son solo. Sa première erreur, l'imperturbable Tommy Flanagan s'est trompé... Coltrane l'a bouffé littéralement, il s'est ridiculisé mais là est son génie, il s'est ridiculisé avec le sourire! Donc oui, complexité absolue est le maître mot de ce titre mais on peut dire la même chose du titre countdown. Ce dernier est un titre excessivement court (2:20) mais est d'une rapidité et d'une finesse inégalée et quel final... Coltrane is a god and it's true!

coltrane2def

Giant steps est un album romantique, une histoire d'amour entre la musique et John Coltrane... il arrive à faire fusionner les deux choses choses les plus importantes à ses yeux, la famille et la musique. Comme le prouve le fabuleux cousin Mary, où il parle de sa cousine avec tant de fougue, de gentillesse (tout en sortant bien son sale caractère) et d'amour que je me sens obligé de poser mon cul par terre et d'arrêter de prendre des notes. Les notes sortent du saxo de Coltrane comme une évidence, la rivière coule et se déverse tandis que le temps s'arrête. C'est un arrêt sur image avec comme image principale l'âme et le physique de la cousine Mary... Un vrai tour de force malgré l'académisme apparent de ce titre qui fait un peu tâche harmoniquement entre un giant steps et un countdown.  Après le titre countdown, le monde ne semble plus pareil et cet album sonne comme une révélation. Révélation qui portera Coltrane vers le modalisme et enfin vers le free. Oui, giant steps est un pas de géant, non pas réellement pour le jazz malgré la complexité des compositions qui porte le langage bop à des confins divins mais pour Coltrane qui développera sa musique à partir de ce disque. Impossible de penser au courant free à l'écoute d'un countdown.
Ou encore d'un spiral offrant l'occasion à Tommy Flanagan de se racheter suite à son échec sur le titre giant steps... Le morceau porte bien son nom car, en effet, on a constamment l'impression d'une spirale qui se dirige vers le bas. Syeeda's song flute est un titre très sautillant qui se base sur un thème assez enfantin... Le bonheur est à son comble dès le début du titre avec ces notes de piano jouées en p ( p=piano=joué très faiblement) avec le saxophone qui déboule pour aller en crescendo mais ne dépasse pas le mf (mezzo forte). Naima est sûrement mon titre préféré du disque... Le plus triste mais aussi plein d'espoir, c'est un titre dédié à sa première femme qui se nommait Naima (logique). Il s'envole haut vers le ciel et n'aurait pas dépareillé sur la bande son du film Manhattan de Woody Allen. Coltrane ne tombe jamais dans le sentimentalisme niaiseux, il est toujours fin et très suggestif. Le son est feutrée, le groupe joue en p et on s'imagine entrain de voir Naima marché à Philadelphie en pleine nuit. Monumental, un pur moment de rêverie, un moment Coltranien.
Mr P.C termine giant steps de très belle façon. Le titre est très hard bop au fond de lui-même. Hard Bop dont Coltrane n'aura de cesse de s'éloigner durant les années à venir. C'est un blues mineur (pas mineur comme on l'entends) très rapide et qui prouve que Flanagan est un pianiste qui se débrouille sur les titres rapides malfré sa gagada sur le titre titulaire. L'improvisation commence le titre, Coltrane improvise totalement le début et sur les chapeaux de roues et ne laissera jamais retomber le truc. Mais il manque un petit quelque chose à ce titre pour en faire un titre parfait. Néanmoins, il reste un standard de la musique jazz.
Voilà ce qu'est la session giant steps. Un sommet de la musique jazz assez mineure mais fondamentalement d'une importance capitale pour Coltrane. Il a envoyé le bop à ses confins les plus extrêmes en introduisant des harmonies d'une complexité inégalée depuis. Importance fondamentale
pour Coltrane dans le sens où sa musique à venir découle de cette fabuleuse session, cette session qui l'emmènera vers le modalisme puis vers le free. Giant steps est l'album qui régissait la carrière de John. Tout son langage musicale est ici, il manque, encore une fois, ce petit quelque chose qui en fait le meilleur disque et la meilleure session de Coltrane. Ne boudons pas notre plaisir devant ce disque, l'équivalent d'un bon chocolat noir 99% avec un bon café en grains portugais genre delta ou sical. Un pur moment d'émotion et de rêverie. Un sommet? A n'en pas douter!

Face 1

giant steps

Cousin Mary

Countdown

Spiral

Face 2

Syeeda's song flute

Naima

Mr. P.C