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La tournée promotionnelle de Powerslave, en 1984/85, aura été monumentale. Le World Slavery Tour (Iron Maiden a toujours trouvé de chouettes titres pour ses tournées). Un nombre ahurissant de concerts, un peu partout dans le monde, et, pour couronner le tout, un double live sorti en 1985, enregistré majoritairement au Long Beach Arena (Californie) vers la fin de la tournée, Live After Death. Ce live qui n'a pas eu de chance pour ses premières éditions CD (seules les trois premières faces furent prises pour le CD, puis, en 1998, l'intégralité du live fut enfin réédité en CD) est généralement considéré comme un des meilleurs, si ce n'est le meilleur, live de hard-rock (et un des meilleurs lives au monde, tous genres confondus), un best-of live tout simplement anthologique qui reste, encore aujourd'hui, un must. Après cette tournée pharaonique (dans tous les sens du terme, vu le thème de la pochette de Powerslave, qui servira de décor de scène du groupe pendant la tournée : les pyramides d'Egypte), le groupe est crevé, pour le moins. Nicko McBrain, le batteur, dira même que le groupe était quasiment mort. Il est cependant temps de commencer à imaginer un nouvel album studio, le groupe est certes crevé comme un pneu après 3000 km de route sur terrain rocailleux, mais il faut continuer. Bruce Dickinson, le chanteur, a une idée : faire un disque pépère, quasiment acoustique, un album reposant, sans grands artifices, il a même déjà des idées de chansons. Steve Harris (basse, leadership du groupe) n'est pas d'accord, et le reste du groupe (Dave Murray, Adrian Smith, guitares) suit : non, pas d'album quasi-acoustique, Bruce, Iron Maiden est un groupe de heavy metal, on se doit de faire du heavy metal, les fans ne nous pardonneraient pas un écart unplugged, bla bla bla. Bruce est pas très content, mais se résigne. Quelque part, il sait qu'Harris a raison.

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C'est pour ça que ce nouvel album d'Iron Maiden, leur sixième album studio, ne comporte aucune chanson qui n'est ne serait-ce que co-écrite par Dickinson. Peu enclin à prendre les chansons que Bruce avait faites, le groupe en a signées d'autres, et Adrian Smith est auteur de pas mal d'entre elles (trois d'entre elles). L'album sortira en 1986, et a été enregistré, comme les deux précédents, aux Compass Point Studios de Nassau, Bahamas (mais aussi aux Pays-Bas, aux Studios Wisseloord de Hilversum). Il dure 51 minutes, pour 8 titres, et a été produit par le fidèle Martin Birch. Il s'appelle Somewhere In Time, et sa pochette, de Derek Riggs, montre un Eddie robotisé, évoluant dans un univers futuriste et consumériste à la Blade Runner. Une pochette dépliante qui offre un lot ahurissant de références au groupe, à leurs précédents albums et chansons, mais aussi à plein d'autres choses (allusions à des classiques de la SF et à leurs auteurs, à des films, des célébrités, de vrais lieux, etc), et qui pose le thème principal de l'album : le temps et la SF. Chaque album semble avoir son thème, l'Egypte pour Powerslave, la violence pour Killers... L'album suivant sera carrément conceptuel. Somewhere In Time marque une date dans la carrière de Maiden, c'est la première fois que des claviers (et guitares-claviers) sont utilisés, et le résultat fait encore polémique chez les fans et les critiques, entre ceux qui estiment le disque raté et daté, et ceux qui estiment que c'est une réussite, un de leurs meilleurs. Je penche personnellement dans la seconde catégorie, même sil m'aura fallu des écoutes nombreuses et patientes pour y arriver. Au départ, je trouvais le disque terne, peu de grandes chansons se dégageaient (con que j'étais !) selon moi, trop de claviers, etc... C'est vrai, il y à pas mal de claviers. L'album suivant aussi en aura pas mal (claviers joués par les guitaristes, un peu par Harris), mais ils semblent moins présents, car mieux utilisés. Ici, sur Somewhere In Time, le groupe en a abusé, ça sonne très progressif, très futuriste, le son des guitares aussi est synthétique des fois (des synth-guitars sont utilisées, en plus de vraies guitares), et je peux comprendre que ça choque certains fans.

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Visuel du single Stranger In A Strange Land

Mais le résultat est, finalement, incroyable, totalement au service du thème choisi, la science-fiction et le temps. L'album offre certes une chanson vraiment mineure (une des moins bonnes du groupe), Déjà-Vu (co-signée Murray et Harris, c'est la seule chanson signée par deux membres du groupe ; Harris, sinon, en signe quatre à lui seul, et Smith, trois), chanson anodine, assez irritante au bout de quelques écoutes, mais mis à part ça, rien à dire. C'est dommage que l'album ne fut pas très bien représenté en live une fois la tournée achevée : on trouvera certes Wasted Years et Heaven Can Wait sur des lives par la suite, mais c'est à peu près tout. Et Alexander The Great, merveille de 8,35 minutes achevant l'album (et parlant du fameux personnage de l'Antiquité), n'a jamais été jouée live, et ne le sera jamais, sous prétexte que le groupe ne saurait plus la jouer... Ca, c'est un scandale, je vais vous le dire, car cette chanson est vraiment remarquable. Mais excepté Déjà-Vu (que Dickinson prononce "déjà-vou"), tout est remarquable. Caught Somewhere In Time, qui ouvre le bal, se permet même, et elle n'est pas la seule sur l'album (Stranger In A Strange Land, Wasted Years), un putain de grand solo de guitare, au centre. Wasted Years est un hymne très pop (mais très heavy, aussi), Sea Of Madness est efficace, Heaven Can Wait contient certes un refrain que certains jugeront énervant (Heaven can waaaaaaaiiiiiiit, heaven can waaaaaaaiiiiiiit, heaven can waaaaaaaaiiiiiit, heaven can wait 'til another day), mais est foutralement remarquable, Stranger In A Strange Land (au titre d'après un roman de SF du même nom de Robert Heinlein, en français, En Terre Etrangère) possède une intro formidable, un riff grandiose, et s'impose comme une des meilleures chansons que Maiden a fait dans les années 80... Bon, on a aussi The Loneliness Of The Long Distance Runner (d'après un roman, et ensuite un film, du même nom, La Solitude Du Coureur De Fond en français, roman et film n'ayant absolument rien à voir avec la SF) qui est un peu en-dessous du lot, et est surtout trop longue (6,30 minutes), mais rien de honteux. Contrairement à Déjà-Vu qui, elle, est vraiment mauvaise.

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Somewhere In Time, donc, est un pas en avant pour le groupe, qui se permet d'innover en rajoutant des claviers à son heavy-metal. Ce qui plaira diversement aux fans et critiques, l'album marchera certes très bien (sans doute une des meilleures ventes d'albums de 1986 avec le So de Peter Gabriel et le Master Of Puppets de Metallica), il se hissera 3ème en Angleterre et 11ème aux USA, mais ses ventes seront quand même moins fulgurantes que pour Powerslave ou The Number Of The Beast. Il sera diversement accueilli, donc, les critiques seront partagées, certaines seront assassines, aujourd'hui encore, comme je l'ai dit plus haut, le débat fait rage chez les fans : Somewhere In Time est-il un des meilleurs ou un des pires albums de Maiden ? Il faut sans doute se faire à sa production très synthétique, Maiden ayant clairement misé sur les synthétiseurs et même si c'était dans l'air du temps en 1986, ça a vieilli (1986 est de surcroît une année assez moyenne en général, pour la musique), mais une fois qu'on s'y est fait, l'album est remarquable, enfin, je trouve. Bref, un excellentissime album de plus pour Maiden ! Mais le meilleur reste à venir, attendez encore deux ans...

FACE A

Caught Somewhere In Time

Wasted Years

Sea Of Madness

Heaven Can Wait

FACE B

The Loneliness Of The Long Distance Runner

Stranger In A Strange Land

Déjà-Vu

Alexander The Great