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On trouvera difficilement une discographie plus parfaite que celle de The Police : cinq albums, cinq réussites. Et cinq albums, au final, très différents les uns des autres. Le premier opus, Outlandos D'Amour, en 1978, est un pur disque punk (avec des touches reggae/dub) ; le deuxième, Reggatta De Blanc (1979), comme son titre l'indique si bien, est très reggae, encore un peu punk (à la base, The Police est un groupe punk, leur premier single, Fall Out, absent de leurs albums, enregistré alors que leur guitariste tait encore le Corse Henry Padovani, est du pur punk) ; Zenyatta Mondatta, en 1980, est très axé sur la world music et le dub (le travail sur la basse) ; Ghost In The Machine, en 1981, est très ska par moments, très new-wave atmosphérique dans d'autres, plus recherché que de coutume. A ce moment précis de leur carrière, le groupe (Sting au chant et à la basse, Andy Summers à la guitare, Stewart Copeland à la batterie) est déjà en train de s'étriper, querelles internes, tensions, engueulades, menaces de séparation... Parallèlement, le succès commercial du groupe est exponentiel, de plus en plus fort, en 1982 ils sont même des monstres sacrés. C'est à cette époque que le groupe va enregistrer, dans des conditions éprouvantes, leur cinquième album studio, qui sera leur dernier par ailleurs et sortira en 1983 : Synchronicity. L'album pop/rock pur et dur du groupe. Leur sommet selon mon humble avis, en tout cas mon préféré, et de loin. 

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Les trois premiers opus avaient des titres multilingues étranges mais attachants. Ghost In The Machine puisait son titre dans l'oeuvre d'Arthur Koestler. Synchronicity, lui, tire son nom de l'oeuvre du psychanalyste Carl Gustav Jung, et sur la pochette, on distingue Sting en train de lire le livre de Jung portant ce titre. La pochette, justement. Elle en dit, des choses, cette pochette ! On sent bien que le groupe est en train de se déliter, qu'il n'existe quasiment plus (une fois la tournée achevée, le groupe se sépare) : trois bandes, colorées différemment (selon les pressages, formats, années, les codes de couleurs et ordres des photos diffère), une par membre du groupe, dans des situations parfois étranges (Summers jouant du piano sur lequel des oeufs sont posés, Copeland chevauchant un bouquetin, Sting enlaçant un squelette...). Comme pour les Beatles de Let It Be, les photos individuelles plutôt qu'une photo de groupe (on a quand même une photo de groupe sur la sous-pochette) témoignent de la séparation. Déjà, la pochette de Zenyatta Mondatta montrait les trois Police regarder dans trois directions différentes... L'album a été enregistré tout aussi séparément que les musiciens sur la pochette. Chacun a enregistré ses parties dans son coin, dans une salle d'un studio (à Montserrat et au Québec), et faisait écouter le résultat aux autres par visioconférence ou téléphone. S'ils se retrouvaient ensemble dans une même pièce, ça aurait à chaque instant risqué de finir en tuerie de masse. C'est à peu près toujours le cas, le groupe ne s'étant reformé que pour une tournée mondiale en 2007, et depuis, plus rien, les tensions étant toujours assez importantes.

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Les deux faces de la sous-pochette vinyle

Offrant soit 10, soit 11 titres (Murders By Numbers, très bonne chanson assez entraînante, achève le CD et la K7, mais ne se trouve pas sur le vinyle), pour soit 40 soit 44 minutes, Synchronicity est un régal. Regardez le tracklisting plus bas, pour la seconde face : trois des plus gros hits du groupe s'y trouvent, une brochette impressionnante ! Every Breath You Take (pris à tort pour une chanson d'amour, c'est en fait une chanson sur le contrôle de l'autre), King Of Pain et le délicat et mélodique (cette guitare...) Wrapped Around Your Finger mettent tout le monde d'accord. Quand on pense que cette face B se finit ensuite (on y trouve en effet que 4 titres) sur le sensationnel Tea In The Sahara, inspiré du roman de Paul Bowles Un Thé Au Sahara (The Sheltering Sky, le titre original est d'ailleurs cité dans les paroles), chanson lente, jazzy, bénéficiant d'une ambiance un peu orientale, et sur laquelle la basse de Sting fait des merveilles, tout comme sa voix. Une des meilleures de l'album. Et une face B absolument quintessentielle. Mais la face A est loin d'être négligeable. Elle s'ouvre et se ferme sur les deux parties, très différentes, du morceau-titre. Si la première partie, syncopée, est du pur Police du précédent opus, la seconde est un régal pop/rock qui aurait mérité d'être un tube (elle est sortie en single). Walking In Your Footsteps est une merveille délicate et douce avec sa flûte, très world ; O My God (sur lequel Sting joue du...saxophone ! Il joue du hautbois sur d'autres titres de l'album) est une chanson très énergique et efficace. Puis arrive le passage obligé de Synchronicity, la chanson que l'on écoute en grimaçant, ou que l'on zappe : Mother. Composée par Summers, qui la chante, c'est un délire décalé, interprété au bord de l'hystérie (la seule du groupe à être chantée par le guitariste, il me semble), qui prouve bien que pour sauver les apparences, le groupe a, comme les Beatles d'Abbey Road, laissé chaque membre faire son truc sans intervenir. C'est juste horrible. Miss Gradenko, chanson très courte (2 minutes) composée par Copeland (qui pose des voix derrière celle de Sting), est une excellente chanson sur le bloc de l'Est, que j'adore (la chanson, pas le bloc de l'Est), elle est trop méconnue, sous-estimée, mais c'est un petit régal. Au final, l'album (qui sera un triomphe commercial) est une incontestable réussite, super bien produite par le groupe et Hugh Padgham, et si on y trouve une chanson largement en-dessous des autres (Mother), il est, dans l'ensemble, une petite perfection pop/rock (aux accents world). Sans doute le meilleur du groupe, en tout cas, leur chant du cygne, leur Abbey Road, leur Parachute. Remarquable.

FACE A
Synchronicity 1
Walking In Your Footsteps
O My God
Mother
Miss Gradenko
Synchronicity 2
FACE B
Every Breath You Take
King Of Pain
Wrapped Around Your Fingers
Tea In The Sahara