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Bob Dylan en live, ça a toujours été compliqué. Je parle des albums live, pas des concerts, même si certains semblent avoir été épiques (aucun classique interprété durant certains concerts récents, etc). Mais une bonne partie des albums live de Dylan, hormis les fameux Bootleg Series qui, dans l'ensemble, sont excellents (tous ne sont pas lives, ceci dit), sont décevants, voire pire : son album acoustique (Unplugged), sorti au cours de la fameuse mode du milieu des années 90, ne mène à rien, et Dylan n'y est pas en grande forme ; Real Live, de 1984, est abominable ; Dylan & The Dead, de 1989, fait au cours de concerts donnés avec le Grateful Dead, est un chiure absolue, que je ne conseille à personne ; At Budokan, de 1978, est correct, et je l'aime vraiment beaucoup, mais il propose les classiques rejoués avec des arrangements parfois fantaisistes (reggae, lounge, pop...si, si !) et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça n'a pas plu à tout le monde, bien au contraire. Restent deux lives : Before The Flood, de 1974, qui fut son premier, et a été fait au cours d'une tournée faite avec le Band. C'est un live remarquable, double, et, probablement, son meilleur. Et ce live, Hard Rain, sorti en 1976, un live qui n'est que simple (50 minutes), ce qui est quasiment toujours un problème pour un live. C'est un album qui ne possède pas la même réputation d'excellence que Before The Flood ; sans être aussi décrié que At Budokan, Hard Rain n'est dans l'ensemble guère apprécié des rock-critics spécialistes es Dylan, et de ses fans. Mais, en ce qui me concerne, ne faisant que rarement les choses comme tout le monde, je ne peux m'empêcher de l'adorer, ce live !

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Verso de pochette vinyle (la mention "Music On Vinyl" montre qu'il s'agit ici de la réédition récente)

Pour bien comprendre tout le shebang qu'il y à autour de ce live, toutes les critiques qui furent faites quant à la manière dont Dylan joue sur ces 9 morceaux, il faut connaître son Dylan de l'époque. En 1975, après Blood On The Tracks (l'album du retour de Dylan chez Columbia après une année passée chez Asylum Records), Dylan décide de monter une troupe de musiciens et d'artistes, de poètes (Allen Ginsberg, de la Beat Generation, et Sam Shepard, en feront partie), troupe qu'il baptise la Rolling Thunder Revue, et avec laquelle, en artiste bohème, il va parcourir les routes américaines, posant des concerts (ceux ayant donné Hard Rain seront aussi filmés, le verso de pochette est issu du concert filmé, télévisé), les décors seront typiquement bohémiens, les tenues aussi, Dylan apparaît souvent avec un chèche sur la tête, ou bien les yeux entourés de khôl, le visage fardé de blanc, un clown triste. Un album studio sera enregistré durant cette période : Desire, en 1975. Plus ce live. Plus un film interminable (4 heures ou pas loin), réalisé par Dylan lui-même, avec Dylan, sa femme Sara, Allen Ginsberg, fim du nom de Renaldo And Clara, qui alterne scènes jouées et séquences live ; et il me semble que Street-Legal, sorti en 1978, est encore à peu près dans cette période Rolling Thunder, qui cèdera le pas à la période chrétienne (changement d'orientation religieuse de Dylan) en 1979 avec Slow Train Coming, jusqu'à 1982 environ. Je ne vais pas citer tous les musiciens ayant participé à l'aventure, il y à Scarlett Rivera, T-Bone Burnette, Steven Soles, David Mansfield, Rob Stoner, Gary Burke, Howard Wyett, Mick Ronson... Joan Baez a participé aussi à l'aventure (ne la cherchez pas ici, elle est absente), ainsi que le leader des Byrds, Roger McGuinn (même chose, il n'est pas présent sur Hard Rain). Le cinquième volume des Bootleg Series propose un concert de 1975 sur lequel on entend McGuinn et Baez, selon les titres. Il est plus recommandé que Hard Rain, qui reste quand même un très bon live.

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Mais un live pour le moins chabraque, bordélique, sur le fil. C'est un fait, l'interprétation est assez étonnante, entre un Dylan parfois assez perché, qui se plante sur Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again (il intervertit des couplets), livre un Lay, Lady, Lay très braillé, un I Threw It All Away sur le bord du gouffre, et je ne parle même pas de Maggie's Farm, morceau d'ouverture, interprété avec une frénésie assez peu fréquente chez le Barde, No I ain't gonna workin' for Maggie's farm no more craché à dix mots/seconde, musiciens qui jouent encore plus vite qu'un enfant de choeur se branlant entre deux offices dans le confessionnal, sans parler de ces breaks impromptus, ces pauses quasiment intempestives vite rattrapées par l'urgence de l'interprétation... Rien que Maggie's Farm, en intro d'album, donne le ton, et il est difficile d'apprécier pleinement l'écoute de l'album au départ. Quelques moments plus calmes (Oh, Sister, One Too Many Mornings) ne parviennent pas à dissiper l'atmosphère hystérique et totalement rock, quasiment proche de l'amateurisme parfois (on croirait, des fois, entendre un jeune groupe de rock peu expérimenté, un groupe de balloche). Après, il y à deux grands moments de grâce totale, absolue, Shelter From The Storm, que Dylan ne chantera probablement jamais aussi bien que sur ce live, et ls 10 minutes finales, terminales, d'Idiot Wind, You're an iiiiiiiiidiot, babe, it's a wonder you still knoooow how to breeeeaaaaaathe... Dans l'ensemble, je peux comprendre sans problème que certains jugent Hard Rain raté, car l'interprétation est en effet très étonnante, pas dylanienne du tout, le Barde semble prendre un malin plaisir à démantibuler ses morceaux (même si son plantage sur Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again n'est clairement pas volontaire), interprétant Lay, Lady, Lay plus comme une chanson revendicatrice que comme la chanson d'amour qu'elle est, livrant un Maggie's Farm al limite, un Oh, Sister (unique extrait de l'album Desire, alors son plus récent) quasiment brisé... Ces 51 minutes parfois difficiles, totalement dévastées, sont bien représentatives de la période Rolling Thunder Revue, une période étrange dans la carrière de Dylan, une période fourre-tout, bordélique comme la troupe que Dylan avait organisée autour de lui, une période qui se cherche...ne s'est pas vraiment trouvée...mais mérite amplement la (re)découverte. Beaucoup préfèreront les version studio, ou les versions live plus anciennes, de ces chansons. Il reste que, comme le double At Budokan, Hard Rain est original, attachant en ce qui me concerne, assez spécial à l'image de sa pochette (un Dylan maquillé, khôl autour des yeux), mais il mérite vraiment d'être écouté, et pas qu'une fois !

FACE A
Maggie's Farm
One Too Many Mornings
Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again
Oh, Sister
Lay, Lady, Lay
FACE B
Shelter From The Storm
You're A Big Girl Now
I Threw It All Away
Idiot Wind