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J'ai découvert Genesis par des chemins bien détournés : les quelques tubes FM qu'ils ont eu en fin de carrière (quelques uns : Hold On My Heart, Jesus He Knows Me, Throwing It All Away et évidemment I Can't Dance) et les tubes de la carrière solo de Phil Collins. Enfant, je savais très bien, à l'oreille, que le chanteur de I Can't Dance et celui de Sussudio et One More Night était le même. Ce n'est qu'à partir du moment où j'ai commencé à écouter du rock, vers mes 11 ans, que je me suis intéressé à ce genre de musique (ainsi qu'à la pop/rock ; je ne savais pas encore ce qu'était le rock progressif, en revanche), et en feuilletant un bouquin sur le rock, j'ai appris que Phil Collins avait fait partie, comme batteur puis comme batteur et chanteur, de Genesis. J'ai découvert l'existence de ce groupe qui, l'année de ma naissance, sortait Three Sides Live et cartonnait avec Keep It Dark. J'ai aussi appris que leur premier chanteur n'était autre que Peter Gabriel, dont j'aimais beaucoup le Sledgehammer. Bref, j'ai appris pas mal de choses, mais pas tout. Et ce n'est que bien des années plus tard que j'ai écouté mon premier album de Genesis, et ce ne fut pas dans la facilité que j'ai démarré, car ce fut The Lamb Lies Down On Broadway, double album conceptuel majeur de 1974, le dernier du groupe avec Gabriel. Je n'étais probablement pas dans le meilleur des moods à l'époque (stress pré-et post examens), et l'album étant tellement ambitieux et, au premier abord, hermétique, bref, tout ceci a fait qu'au départ, j'ai détesté. Plusieurs écoutes ont été nécessaires (et les premières ont été du genre où je me forçait à aller jusqu'au bout des 93 minutes de l'album) pour apprécier. Une fois que ce fut fait, une fois que j'ai commencé à aimer, je me suis tourné vers d'autres albums de Genesis (heureusement, dans le livret, une page avec la reproduction des pochettes d'albums, par ordre chronologique, était présente, afin de m'orienter quelque peu).

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Verso de pochette

C'est vers les trois premiers albums (enfin, les deuxième, troisième et quatrième albums, car le premier, From Genesis To Revelation, ne faisait pas partie des rééditions officielles ; et il n'a pas grand chose pour lui, d'ailleurs) que je me suis tournés, profitant d'une offre promotionnelle pour les acheter, d'un coup. Trespass (1970), Nursery Cryme (1971) et Foxtrot (1972) que j'ai choisi de réaborder aujourd'hui parce que...ben parce que parce que, tiens. Ce n'est pas celui que j'ai le plus immédiatement apprécié des trois (ce fut Nursery Cryme), ni celui que j'ai le moins bien apprécié au début (Trespass), bref, je l'ai aimé correctement. Genesis fut ma porte d'entrée, Pink Floyd excepté, dans le prog-rock, quelques mois avant que je n'écoute Yes, King Crimson, Van Der Graaf Generator, Jethro Tull (que je n'ai jamais vraiment aimé) et ELP. Foxtrot, dans ce genre musical, fait partie des piliers, des albums emblématiques, avec tout ce que ça implique, notamment le morceau d'une face, la pochette iconique en gatefold... Le groupe est alors constitué de Gabriel au chant, tambourin et flûte, Collins à la batterie, Steve Hackett à la guitare, Mike Rutherford à la basse (et un peu guitare aussi) et Anthony Banks aux claviers. La pochette de l'album est inspiré par les paroles de Supper's Ready, le fameux morceau de 23 minutes occupant quasiment toute la face B (on y trouve aussi Horizons, un court instrumental de moins de 2 minutes, juste avant) et montre un renard en robe de femme, sur un bloc de glace dérivant sur la mer, avec, sur la plage, des chasseurs à courre à cheval, en train de se lamenter de l'avoir raté. On a aussi une procession religieuse sur la plage et des immeubles. Les immeubles et les chasseurs sont visibles au dos (les immeubles sont une allusion à Get 'Em Out By Friday !, une des chansons de l'album). On a aussi une allusion à la pochette de Nursery Cryme, cherchez-là (indice : au verso). De même que pour les deux précédents opus du groupe, c'est Paul Whitehead qui a signé la pochette, il collaborera aussi avec Van Der Graaf Generator et son leader Peter Hammill, artistes ayant signé sur le même label que Genesis, à savoir Charisma Records.

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Placard publicitaire d'époque

Produit par le groupe et David Hitchcock (je le précise mais ça semble évident, car le monde n'est pas si petit que ça : aucun lien avec le réalisateur), long de 52 minutes et ne proposant magré celà que 6 titres, Foxtrot a été qualifié, dès sa sortie, de meilleur album du groupe. Ce qui s'explique par le fait que ni Selling England By The Pound, ni The Lamb Lies Down On Broadway, ni Wind And Wuthering n'avaient était faits encore. Mais ne critiquons pas Foxtrot, c'est un excellent opus et effectivement un des meilleurs du groupe. Il a été enregistré en août et septembre 1972 et sorti en octobre, tout a été apparemment très vite. Ce qui ne se ressent pas à l'écoute de l'album, qui semble, et est, plus produit que les deux précédents (Nursery Cryme est génial, mais par moments, on sent que la production a été légèrement négligée). L'album s'ouvre sur Watcher Of The Skies, un morceau sublime de 7,20 minutes inspiré vraisemblablement par le roman Les Enfants D'Icare d'Arthur C. Clarke (que j'encourage tout le monde à lire, c'est un chef d'oeuvre de SF) même si son titre provient d'un poème de Keats. Le mellotron qui ouvre l'album est d'une beauté irréelle et sonne comme le ressac, le bruit de la mer dans un coquillage. L'alchimie avec la pochette maritime est totale. Le morceau parle d'un extra-terrestre surveillant, de l'espace, la population terrestre. Time Table (4,45 minutes), qui suit, est une belle petite chanson au refrain soul, considérée malheureusement bien souvent comme le passage le moins fort de l'album, elle est très sous-estimée et vraiment belle. Mais c'est la chanson suivante qui va marquer : Get 'Em Out By Friday ! (8,37 minutes), qui sera adaptée en BD dans Fluide Glacial par Solé, Gotlib et Alain Dister, est une nouvelle en chanson. Une nouvelle de SF, précisément, d'une noirceur et d'un cynisme absolu(e)s. L'histoire se passe en Angleterre, dans une période commençant vers le temps présent (contemporain de l'album) et se finissant vers 2012. Des habitants se font exproprier de chez eux par un businessman sans scrupules qui veut leurs terrains et les reloge dans des immeubles, avec tout le confort moderne, mais après leurs pavillons cosy, ça change évidemment. Une fois installés dans leur HLM, le loyer augmente, sans vraie raison. On arrive en 2012. La taille des Humains a été revue à la baisse par Genetic Control (apparemment, dans le futur, on peut modifier ainsi les humains), et comme on est moins grand, on peut vivre plus nombreux dans des HLM. Et l'histoire de recommencer, avec les mêmes pauvres gens comme victimes... La chanson est survoltée, Gabriel est en forme et campe avec talent tous les personnages, modulant sa voix en fonction. Enfin, la face A se finissait sur Can-Utility And The Coastliners (5,45 minutes), inspirée par la légende du roi Knut le Grand, un prince Danois et roi d'Angleterre qui aurait, selon ses courtisans, ordonné à la mer de se retirer, il aurait commandé les marées. Lui-même, trouvant cela idiot, aurait ordonné qu'on conduise son trône sur le rivage afin de prouver à ses admirateurs que, non, il ne pouvait pas le faire, qu'il n'est qu'un roi, pas un dieu. Une très belle chanson, mais c'est cependant celle que j'aime le moins sur l'album. 

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Intérieur de pochette vinyle

La face B s'ouvrait sur l'instrumental de 1,40 minute Horizons, gentil, calme, acoustique, une sorte de prélude (sans en être, en fait, un) à Supper's Ready. Long de 23 minutes, ce morceau est découpé en sept sous-parties, à peu près visibles sur le vinyle mais réunies sur une seule plage audio en CD. Prétexte, pour Gabriel, à de multiples costumes de scène (un homme-fleur, un costume entièrement blanc, etc), ce morceau-fleuve, cultissime, est indescriptible mais je vais essayer. Ca commence gentiment en ballade acoustique ("Lovers' Leap"), où on parle notamment de six hommes en cagoule, en procession, devant un septième, vêtu comme eux, portant une grande croix, détail de la chanson qui finira sur la pochette de l'album (recto, sur la plage). Le morceau va ensuite évoluer, de passage en passage, passant d'une section enlevée, sautillante ("The Guaranteed Eternal Sanctuary Man", "Ikhnaton And Itsacon And Their Band Of Merry Men") à un passage assez sombre faisant allusion à la guerre, un combat féroce vient de se produire, les séquelles sont terribles ("How Dare I Be So Beautiful ?"). Le narrateur est transformé en homme-fleur, se retrouve à la "Willow Farm", ce passage est très léger, presque pop, c'est un des plus reconnaissables et connus de Supper's Ready, on a une allusion à The Musical Box, à un renard sur des rochers (la pochette de Foxtrot y fait allusion), Phil Collins chantonne quelques phrases en contrepoint de Gabriel. "Apocalypse In 9/8 (Co-Starring The Delicious Talents Of Gabble Ratchet)", avant-dernière partie du morceau, est prétexte à un instrumenta démentiel, démoniaque, avec un Gabriel survolté quand il reprend ses droits de chanteur. Le morceau ce finit sur "As Sure As Eggs Is Eggs (Aching Men's Feet)", qui reprend le thème de "Lovers' Leap" en un final sublime en fade-out (même sur scène). Voilà pour ce morceau majeur et sublime, bien que long (dans le genre morceau-fleuve de rock progressif, Echoes de Pink Floyd et Lizard de King Crimson, qui font la même durée, et Close To The Edge de Yes, qui ne fait que 18 minutes, sont selon moi supérieurs, leurs durées se font moins sentir), mais totalement envoûtant. Foxtrot, au final, est un des meilleurs albums du groupe, sa production a relativement bien vieilli, ses chansons sont sublimes, l'interprétation est bluffante... Un classique, quoi ! Mais Selling England By The Pound, l'album suivant, se paiera le luxe d'être encore meilleur dans le même genre. 

FACE A
Watcher Of The Skies
Time Table
Get 'Em Out By Friday !
Can-Utility And The Coastliners
FACE B
Horizons
Supper's Ready :
a) Lover's Leap
b) The Guaranteed Eternal Sanctuary Man
c) Ikhnaton And Itsacon And Their Band Of Merry Men
d) How Dare I Be So Beautiful ?
e) Willow Farm
f) Apocalypse In 9/8 (Co-starring The Delicious Talents Of Gabble Ratchet)
g) As Sure As Eggs Is Eggs (Aching Men's Feet)