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 Il lui faudra attendre l'adaptation cinématographique de Ken Russell (grand film, bien que chargé visuellement parlant) pour commencer à piger quelque chose à l'histoire. Sacré John Entwisle, va ! Le bassiste des Who avait en effet le plus grand mal à assimiler cette histoire abracadabrantesque (il est vrai) imaginée par son collègue guitariste Pete Townshend, ce Tommy pharaonique, généralement cité comme étant le premier opéra-rock de l'histoire. C'est un peu vite oublier S.F. Sorrow des Pretty Things, datant de 1968, soit un an avant Tommy, mais l'Histoire retiendra l'album des Who, qui est, en plus, double (plus en CD : il dure 75 minutes). L'album était vendu avec un beau livret des paroles (et illustrations), comme à l'opéra, et la pochette vinyle était ouvrante et à triple volet (à l'intérieur, des chandeliers au mur, une main vers eux, et, sur un volet, des sortes de vitraux d'église avec, aussi, une main ; à l'extérieur, une grille circulaire avec des nuages et oiseaux dessinés dessus, et, en petit, dans le côté 'dos de pochette', un gant clouté qui crêve le décor ; une réédition ultérieure de l'album proposera des photos des membres du groupe dans la grille, mais ils sont absents de l'édition originale), l'album était proposé, comme certains autres doubles albums (Electric Ladyland, Frampton Comes Alive !, Songs In The Key Of Life... la triple compilation Woodstock de 1970 aussi) avec la face D au dos de la face A et la face C au dos de la face B, autrement dit, en disposition idéale pour une platine vinyle avec changement automatique de disques, mais peu pratique quand on possède une platine sans ce dispositif.

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Pochette extérieure dépliée

Tommy est un disque dont l'idée germera comme une grippe dans la tête à Gris Pif 1er (Pete Townshend, je veux dire) une fois les albums A Quick One et Sell Out achevés. Déjà, on sentait les prémisses à Tommy dans ces disques parfois progressifs (une longue pièce musicale assez conceptuelle, des morceaux imbriqués les uns dans les autres...), mais on sentait aussi que Townshend pouvait faire plus fort encore. Avec ce disque censé paraître, à la base, vers Noël 1968, mais qui sortira au milieu 1969, Townshend a fait fort. L'action se passe apparemment à la fin des années 10. Le Capitaine Walker, de la Royal Air Force (RAF), est papa, depuis peu, d'un fils (A son ! A son ! A son !), qui s'appelle Tommy, mais, hélas, il ne le connaîtra pas, il est porté disparu en mission. Mme Walker prend un amant. Mais Walker est vivant, il revient, en 1921, et c'est pour découvrir sa femme avec un homme. Le couple adultérin tue le mari revenu, sous les yeux de Tommy, très jeune, qui, sous le choc et les injonctions du couple (You didn't hear, you didn't see, you won't say nothing, never in your life...), devient sourd, aveugle et muet, piégé dans son corps. Rien n'y fait, ni un charlatan (The Hawker (Eyesight To The Blind), chanson remarquable et une reprise), ni une prostituée droguée (The Acid Queen) n'y feront quelque chose. Tommy est harcelé par son cruel Cousin Kevin qui l'enferme dehors en pleine froidure, lui met des clous sur sa chaise... Noël (Christmas) ne signifie rien pour lui (And Tommy doesn't know what day it is)... Son oncle Ernie, bien pédophile sur les bords, le tripatouille à outrance (Fiddle About)... Mais, consolation, il devient, on ne sait comment (il a grandi, depuis), champion de flipper (Pinball Wizard). Un médecin parvient à soigner Tommy, en faisant briser un miroir pendant qu'il se tenait devant, et Tommy, soudain, est guéri, il voit, entend, parle. Il revit. Il monte une sorte de secte d'adorateurs de sa petite personne et du flipper, crée un grand camp de vacances à son nom...

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Pochette intérieure dépliée

On le sent, Pete Townshend devait abuser de LSD et d'herbes rendant con, en 1968. Niveau concept, Tommy est un disque totalement loufoque et invraisemblable, Ken Russell en chiera des comtoises à l'adapter au cinéma, l'histoire sera un tantinet différente (et passera un peu mieux la rampe avec l'image). On qualifiera le disque, parfois, de malsain (allusions à la pédophilie dans Fiddle About, violences faites aux enfants dans 1921 et Cousin Kevin, Christmas aussi, à la rigueur, car c'est cruel, de voir un enfant souffrir autant, dans sa bulle, à Noël, et la scène où Tommy est envoyé chez une pute camée (The Acid Queen) pour qu'elle lui ouvre l'esprit et fasse de lui un homme, alors qu'il est encore mineur, c'est douteux aussi), souvent de trop délirant. Musicalement, c'est chargé aussi, cuivres, claviers, choeurs, arrangements, c'est du bon gros gâteau d'anniversaire avec plusieurs couches, crême, chocolat, fruits confits, génoise, coulis, meringue, chantilly, stop ou encore ? Après, il y à de grands moments indéniables sur ce kouign-amann : We're Not Gonna Take It !, qui achève l'album, est indémodable, notamment avec ce passage final immortalisé à Woodstock, See me, feel me, touch me, heal me et Listening to you..., ou bien encore Pinball Wizard (Sure plays a mean pinball !!), Christmas, Amazing Journey/Sparks, Sally Simpson, Welcome, The Acid Queen, Cousin Kevin et ces deux instrumentaux géants, Overture (5 minutes et des poussières en intro d'album, avec un peu de chant, en parlé, quand même) et Underture (10 minutes ; morceau le plus long ; en final du premier vinyle). Après, il est vrai qu'on a plein de petits morceaux qui ne servent qu'à faire avancer une intrigue tarabiscotée, et qui, musicalement parlant, ne valent pas tripette : Do You Think It's Alright ?There's A Doctor, It's A Boy !, Smash The Mirror !, Miracle Cure (énorme : ce morceau dure 12 secondes à capella, en barbershop choir !), Tommy's Holiday Camp. On peut aussi se demander si I'm Free sert à quelque chose, vu que Sensation parle de la même chose... A noter que John Entwisle chante Cousin Kevin, que le batteur Keith Moon chante sur Fiddle About et Tommy's Holiday Camp, et que Pete Townshend chante sur Overture, The Acid Queen, There's A Doctor, Miracle Cure et 1921.

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Que dire, donc, en final, sur Tommy ? Certes, ce disque est chargé, pompeux, il ne vieillit pas toujours très bien, les traits sont gros, l'histoire est invraisemblable... Par la suite, les Who feront un autre opéra-rock, qui marchera moins fort mais est meilleur, Quadrophenia (1973, double aussi, et toujours en CD, celui-là, mais de peu), et dont l'histoire sera plus soutenue. Mais il y à aussi du bon, voire du très bon sur ce disque culte (ce mot concerne parfaitement Tommy), totalement associé aux Who depuis sa sortie en 1969. Il paraît même que certaines personnes pensaient que Tommy était le nom du groupe ! A l'arrivée, un disque pas parfait mais cependant essentiel, ce qui peut sembler paradoxal, mais c'est aussi le cas de The Wall de Pink Floyd ou du Double Blanc des Beatles. Un fan de rock se doit d'avoir Tommy chez lui, c'est aussi simple que ça. Après, à ne pas écouter trop souvent, car gaffe à l'indigestion...

FACE A
Overture
It's A Boy !
1921
Amazing Journey
Sparks
The Hawker (Eyesight To The Blind)
FACE B
Christmas
Cousin Kevin
The Acid Queen
Underture
FACE C
Do You Think It's Alright ?
Fidde About
Pinball Wizard
There's A Doctor
Got To The Mirror !
Tommy Can You Hear Me ?
Smash The Mirror !
Sensation
FACE D
Miracle Cure
Sally Simpson
I'm Free
Welcome
Tommy's Holiday Camp
We're Not Gonna Take It !