TC1

Je vous écris une longue lettre parce que je n'ai pas le temps d'en écrire une courte (Blaise Pascal).

Hey-Ho, let's go ! (Ramones).

La question qui se pose ici est la suivante : Sandinista ! est-il un chef d'oeuvre ? Pour ma part, je ne sais pas vraiment, j'hésite...J'avoue aussi avoir considérablement redécouvert cet album depuis une bonne dizaine d'années (cette chronique est une réécriture, l'ancienne datait d'août 2009 et était assez moyenne), et l'apprécier de plus en plus à chaque écoute. Mais comme ce disque est une sorte de Lawrence D'Arabie du rock (rapport à sa durée), je ne l'écoute pas aussi souvent que vous ne pourriez le croire. Mais petit rappel des faits. The Clash est un groupe de punk, fondé en 1976, premier album en 1977 (The Clash), un disque immense, une date, un des plus grands albums du genre. 1978, le groupe sort son deuxième opus, Give 'Em Enough Rope, produit par Sandy Pearlman (producteur américain de hard-rock, producteur des Blue Öyster Cult), c'est une assez belle déception malgré de bons titres. On sent cependant déjà le côté très altermondialiste du groupe via la pochette et les thèmes de certaines chansons. En 1979, le groupe frappe un gros coup avec un double album (chez les punks, ce genre de projet est assez rare), London Calling, qui reste clairement leur meilleur album, un disque prodigieux, aventureux (on y trouve un peu de tout, rock, punk, jazz, reggae, ska, ballade, pop...), 65 minutes de bonheur. Le groupe en a cependant encore pas mal sous le capot, car, peu de temps après, ils entrent en studio. Pendant une grosse partie de 1980, de février à août, en divers studios britanniques (à Londres, Manchester) mais aussi à Kingston (Jamaïque) et New York (USA, comment ça, vous le saviez déjà ?), ils vont poser sur bande les 36 morceaux qui occuperont les six faces de leur futur quatrième album. Sandinista ! est sorti sous la forme d'une pochette simple, mais plus épaisse que de coutune, les trois disques glissés dans des pochettes papier toutes connes et blanches, accompagnées d'un insert dépliant en trois volets en forme de journal (The Armagideon Times N°3) proposant les paroles des chansons accompagnées de quelques dessins, une des chansons est même proposée en BD. 

TC2

Tirant son nom de la révolution sandiniste au Nicaragua (parti socialiste qui prendra le pouvoir pendant des années dans le pays, après une révolution populaire ; le bilan ne sera pas forcément aussi bon que prévu, par la suite...), tirant son numéro de série (FSLN1) du même parti (Frente Sandinista de Liberacion Nacional), Sandinista ! est donc un triple album, qui tient sur deux CDs chargés comme des mulets (le premier CD contient les trois premières faces, et le second, bah, les trois dernières), et offre 36 titres en tout. Rien que le titre de l'album donne le ton, l'album sera globalement assez chargé politiquement parlant. Long de 2h25, le disque sera vendu, à l'époque, à un prix des plus compétitifs, le groupe ayant accepté de céder leurs droits sur les 200 000 premiers exemplaires vendus en Angleterre (et 50% de leurs royalties mondiales) afin d'assurer que Columbia Records ne vendra pas le disque au prix d'un coffret. Ce sont vraiment des altermondialistes, pas là pour s'enrichir. Long, très long, sans doute trop long, ce disque est une auberge espagnole à côté de laquelle London Calling ressemble à un vulgaire EP. Il est difficile, quand on découvre l'album, de l'aimer totalement, de le juger même, car il est putainement trop long et rempli, on retiendra quelques trucs (et notamment le premier morceau, l'imparable The Magnificent Seven) pour en oublier la majeure partie. Et puis, à moins d'avoir des goûts musicaux extrêmement variés, on trouvera sans aucun doute le disque bordélique et peu intéressant. Pourtant... pourtant, une fois que l'on s'y intéresse vraiment, Sandinista ! renferme un nombre hallucinant de joyaux. Certes, le disque n'est pas parfait : outre le fait qu'il est trop long, il offre, dans sa dernière ligne droite, des trucs vraiment trop curieux. La face F, la dernière, est essentiellement constituée de dubs : Living In Fame (version dub d'un titre de la face C, If Music Could Talk), Version Pardner (version dub de Junco Partner, de la face A), l'excellent Silicone On Sapphire qui est une version dub de Washington Bullets, présent sur la face D), sans oublier une version de Career Opportunities (morceau initialement présent sur The Clash, 1977) interprétée par des mioches, et Shepherd's Delight (une version dub instrumentale de Police & Thieves, morceau lui aussi initialement présent sur le premier album). 

TC3

Insert

Cette dernière face est parfois difficile à encaisser, surtout qu'elle achève l'album. Placée ailleurs (disons en avant-dernière position, en face E), elle n'aurait pas été autant le maillon faible de l'album. Au lieu de ça, elle le finit sur une note assez moyenne, et donne l'impression que le groupe a fait un peu n'importe quoi pour se forcer à sortir le disque en triple album un petit peu bancal, alors que Sandinista ! aurait pu faire un double album puissant, digne de London Calling, qui aurait peut-être même, osons le dire, été supérieur à l'album de 1979. Comme je l'ai dit, le premier morceau, The Magnificent Seven, est tout simplement imparable (on ne le dira jamais assez, et sur l'ensemble de l'album il brille de mille feux, mais Paul Simonon est un bassiste de dingue ; cependant, sur certains titres, c'est le bassiste des Blockheads de Ian Dury, Norman Watt-Roy, qui joue, Simonon étant occupé sur un tournage de film). Morceau assez long (Joe Strummer le dit bien lui-même à la fin du morceau, fuckin' long, uh, innit ?), plus de 5 minutes, c'est un régal de...rap/punk. Strummer scande son texte comme un toaster, sur un rythme dubbesque, basse en avant toute, guitares soit monolithiques (Strummer), soit en petites envolées lyriques (Mick Jones), batterie qui martèle son rythme (Topper Headon), et paroles géniales qui démantibulent la société de consommation et la politique. Vacuum cleaner sucked on budget ! La suite de l'album est une succession d'ambiances différentes, entre un Hitsville U.K. (en duo avec Ellen Foley, chanteuse qui était à l'époque avec Mick Jones) assez pop rétro, un Junco Partner (repris à Dr John) totalement dingue, un Ivan Meets G.I. Joe interprété par Topper Headon et résolument cartoonesque (c'est cette chanson dont les paroles sont en BD sur l'insert) malgré des paroles cyniques sur les relations est/ouest... Je ne vais pas parler de tout le disque, car 36 titres, c'est long, et tout ne mérite pas qu'on en parle (résolument pas fan du jazzy Look Here, de Midnight Log et Corner Soul), mais l'album regorge de morceaux qui méritent totalement qu'on les écoute et réécoute : Something About England, Somebody Got Murdered, One More Time (suivi d'une version dubbesque, One More Dub), Washington Bullets, Charlie Don't Surf (qui tire son nom d'une réplique culte d'Apocalypse Now), Broadway (qui se termine sur une petite fille chantonnant The Guns Of Brixton !), Police On My Back (reprise des Equals), Lightning Strikes (Not Once But Twice) et ces trois morceaux que je trouve absolument grandioses, du même niveau que The Magnificent Seven, à savoir The Call Up (un ska/punk/pop de la plus belle eau), Lose This Skin (morceau countrysant avec son violon, écrit et interprété par un invité, Tymon Dogg et sa voix si particulière - c'est un mec, pas une femme, mais on pourrait croire l'inverse - et qui fera par la suite partie des Mescalerons, le dernier groupe de Joe Strummer) et surtout, surtout, Up In Heaven (Not Only Here), monstre de rock clashien totalement jouissif (cette intro !!!) qui, s'il n'y avait pas The Magnificent Seven, serait probablement le sommet de l'album. Mais c'est un morceau scandaleusement méconnu, hélas. Bref, vous le voyez, ce triple album est rempli d'excellentes chansons, est très varié, très généreux, sans doute trop généreux même. C'est un gros gâteau rempli de crême et de fruits confits, de chocolat et de meringue, à écouter de temps en temps, il faut à la rigueur privilégier l'écoute distincte de ses meilleurs moments et, de temps en temps, se passer tout le bouzin. L'album suivant du groupe, Combat Rock (1982), plutôt pas mal, sera, lui, simple, ce qui sera limite choquant après un double et un triple album. Mais à l'écoute de Combat Rock, aussi sympa est-il, on se dit que, clairement, l'Âge d'Or des Clash est passé, une fois Sandinista ! dans les bacs. Ils ont définitivement tout donné ici, cet album monumental (dans tous les sens du terme) mérite le plus grand respect, il n'y en à pas beaucoup, des comme lui (chez les Guns'n'Roses et Smashing Pumpkins, c'est à peu près tout)...

What do we have for entertainment ? Cops kicking gypsies on the pavement (The Magnificent Seven).

FACE A
The Magnificent Seven
Hitsville U.K.
Junco Partner
Ivan Meets G.I. Joe
The Leader
Something About England
FACE B
Rebel Waltz
Look Here
The Crooked Beat
Somebody Got Murdered
One More Time
One More Dub
FACE C
Lightning Strikes (Not Once But Twice)
Up In Heaven (Not Only Here)
Corner Soul
Let's Go Crazy
If Music Could Talk
The Sound Of Sinners
FACE D
Police On My Back
Midnight Log
The Equaliser
The Call Up
Washington Bullets
Broadway
FACE E
Lose This Skin
Charlie Don't Surf
Mensforth Hill
Junkie Slip
Kingston Advice
The Street Parade
FACE F
Version City
Living In Fame
Silicone On Sapphire
Version Pardner
Career Opportunities
Shepherds' Delight