VU1

Si vous cherchez un album calme, doux, apaisant, le disque à écouter confortablement allongé dans un transat, à l'ombre, casque sur les oreilles, un verre de limonade ou de bière à portée de main et à côté de l'inévitable saladier rempli de chips saveur barbe au cul, et le chien gambadant pastoralement dans le jardin à portée de vue, ne cherchez plus : ce n'est pas cet album qu'il vous faut. Mais alors, pas du tout. Si en revanche vous cherchez de la musique de fond pour torturer à la scie votre voisin qui ne cesse de se garer sur votre place de parking alors qu'il a la sienne devant chez lui et qu'il s'en sert pour y foutre des plantes en pot hideuses, alors dans ce cas, c'est idéal. Surtout sa face B. Avec cette face B diffusée à un volume respectable, même le plus abominable des cris de douleur, même le plus sanguinolent gargouillis de souffrance agonisante sera amorti et votre vie sociale ne sera pas impactée du tout (et vous retrouverez votre place de parking une fois que vous aurez emmené la voiture de votre voisin à la casse, son corps dans le coffre). Quoi, j'exagère ? Oui, peut-être. Mais il faut dire que l'écoute de ce deuxième opus du Velvet Underground aurait de quoi rendre un chouïa psycho killer (Qu'est-ce que c'est ?) n'importe qui, de l'enfant au bonze tibétain, du retraité paisible du bout de la rue au caniche de la boulangère, du gentil petit facteur rural à vélo au rédacteur de cette humble chronique. Et dire que ce morceau de viandasse malade, ces 38 minutes de terreur psychotique jusquauboutiste, cet album donc, date de 1968, autrement dit, cet album a 50 ans, nom de Zeus, 50 ans. Et il sonne toujours aussi radical. 

VU2

Le premier opus du groupe, avec la banane warholienne sur la pochette et la chanteuse (en français sur la pochette) allemande Nico sur trois chansons, était déjà quelque chose. Il ne s'est pas vendu bézef, mais chaque acquéreur aurait par la suite fait un groupe, telle est la belle légende urbaine qui rôde autour. Et quel album, surtout, I'm Waiting For The Man, Sunday Morning, The Black Angel's Death Song, Venus In Furs, Heroin, putain, Heroin les mecs, faire une chanson aussi réaliste et graphique que ça sur la came, en 1967, fallait le faire. Lou Reed en avait. Et il lest sort complètement du pantalon sur ce White Light/White Heat de 1968, sur lequel le Velvet est encore au complet, Nico exceptée, mais elle n'a jamais vraiment fait partie du groupe, ayant été imposée par un Andy Warhol qui se désintéressera du groupe avant même la sortie du premier opus. Bref, sur ce deuxième album, le groupe, c'est Lou Reed (chant, guitare, un peu de claviers), John Cale (chant, basse, viole, claviers), Sterling Morrison (guitare, un peu de basse), Maureen Tucker (batterie). Produit par Tom Wilson, ce deuxième opus ne propose que 6 titres, mais pardon, que des classiques. Et parmi eux, les 17 minutes terrifiantes, car incroyablement radicales, bruitistes, surchauffées (le son de l'album est globalement grésillant tellement ça surchauffe à donf' ; si vous avez des acouphènes, ça ne les calmera pas ; si vous n'en avez pas, vous en aurez grâce à ce disque), de Sister Ray, morceau dont le titre est le surnom que Lou Reed donnait à sa...seringue préférée. Une collision guitare/basse/orgue qui renvoie les plus apocalyptiques moments des Doors dans la catégorie berceuses. Et pourtant, les Portes allaient fort, mais le Souterrain de Velours enfonce les Portes (ah ah ah). C'est en fait indescriptible et ça achève idéalement l'album. Placé n'importe où ailleurs sur le disque (ouverture de face A ou de face B, fin de face A), ça n'aurait pas aussi bien marché. 

VU3

Le reste de l'album défonce aussi : White Light/White Heat, court (moins de 3 minutes) et cultissime, repris par plein de monde (Bowie, notamment), envoie le bois exotique dès le départ, et on sent tout de suite que l'album sera assez différent du précédent opus (aucun des quatre premiers Velvet, jusqu'à Loaded donc, ne ressemble aux autres) et qu'il ne sera pas super facile à écouter. J'imagine la tronche des auditeurs en 1968, pas encore préparés, car les Stooges, MC5, n'avaient pas encore sorti leurs albums. A ce niveau-là, en 1968, mis à part les albums avant-gardistes (mais tout sauf rock) de Xenakis ou Terry Riley, je ne vois pas. The Gift, qui dure 8 minutes, est chanté par Cale, qui ne chante pas, en fait, mais narre une histoire, il la lit, tout simplement. On entend sa voix posée dans une oreille, et le groupe qui accompagne (musique lourde, minimale, répétitive) dans l'autre. Une histoire drôle et sinistre, celle d'un homme qui se met dans un gros colis et s'envoie à sa petite amie pour lui faire une surprise, mais qui va finir tué dans le colis, à cause d'un vilain coup de ciseau que la petite amie lui foutra dans le crâne sans le faire exprès, au moment d'ouvrir le colis...Youhou. Lady Godiva's Operation, chanté d'une voix morne et contemplative par Cale (avec deux-trois interventions stressantes de Lou Reed), parle d'un homme subissant des électrochocs pour qu'on le guérisse de ses penchants sexuels, inspiré bien évidemment (tout comme Kill Your Sons que Lou fera en 1974) par sa propre expérience personnelle (à Lou, pas à Cale). Glauque. Here She Comes Now, très courte (2 minutes), aurait pu se trouver sur le précédent opus, voire sur le suivant, c'est le morceau le plus calme, normal, de l'album, très joli. La face B, en plus des 17 minutes de Sister Ray, offrait aussi, avant ça, un I Heard Her Call My Name bien furax qui ne permet cependant pas de se préparer au choc ultime du dernier morceau dont j'ai parlé plus haut. Et après cet ultime morceau, le silence même semble en être un prolongement. On sort difficilement, si tant est qu'on en sort, de White Light/White Heat. Cet alum résonne longtemps en tête. Et à propos de résonner, ce ne seraient pas des cris de douleur que j'entends, couverts par une guitare grésillante, un orgue électrique vibrant et une tronçonneuse allumée, en provenance de votre cave ? Si vous êtes en rade de sopalin, n'hésitez pas !

FACE A
White Light/White Heat
The Gift
Lady Godiva's Operation
Here She Comes Now
FACE B
I Heard Her Call My Name
Sister Ray