C1

En 1966, Eric Clapton, qui a quitté les Blues Breakers de John Mayall, et Jack Bruce et Ginger Baker, qui ont quitté la Graham Bond Organization, décident de former un groupe. Sans doute pour passer le temps. C'est une occupation comme une autre, certains jouent au solitaire, d'autres font du vélo sur des pistes vertes, d'autres vont se faire un casse-dalle chips/Ben & Jerry's/Coca-cola et regarder la TV, eux ont préféré faire un groupe. Qu'ils vont baptiser Cream, parce qu'après tout, Britanniques comme ils sont, ces trois-là se sentent probablement la crème du rock de l'époque (Clapton est un guitariste que l'on surnommait déjà God, sans 'e' à la fin parce que sinon... ; Bruce, un remarquable bassiste qui, apparemment, se croyait la plus belle invention depuis le bouchon en liège ; Baker, un batteur de folie qui fera les premiers vrai soli de batterie scéniques, via Toad). Le premier album du groupe, Fresh Cream, sorti en 1966, n'est pas leur meilleur (c'est pas leur moins bon non plus ; et ils n'ont fait que quatre albums, s'étant séparés en 1969 comme de vulgaires Beatles), mais un disque de cette trempe, pas mal de groupes s'en contenteraient bien comme sommet. Quand même, I'm So Glad, l'instrumental Toad, N.S.U. dont je me suis toujours demandé ce que signifiait l'acronyme du titre, Sweet Wine, Sleepy Time Time... Plus le single I Feel Free, hors-album (sauf aux USA). Le groupe, managé par Robert Stigwood (avec qui Clapton restera longuement lié), connaît d'emblée le succès. Pourtant, en 1966, la concurrence commençait à être rude. Elle le sera encore plus au moment d'enregistrer le deuxième album, qui sort en 1967, en fin d'année, sous une pochette bien chamarrée signée Martin Sharp, qui fera aussi la pochette du suivant, ainsi que des deux albums du Ginger Baker's Air Force (du premier, en tout cas). Le titre, aussi, est bien dingue : Disraeli Gears. Bienvenue dans l'ère psychédélique !!

C2

Le titre de l'album vient d'une conversation entre Clapton et un roadie du groupe, au sujet d'une biyclette que le guitariste voulait se payer, ou venait de se payer. Sans doute un peu bourré ou défoncé, le roadie dira ah oui, avec des disraeli gears ! pour parler de dérailleur (derailleur gears en anglais) et le groupe trouvera ça trop bon pour ne pas l'utiliser comme titre d'album (ils ont sûrement dû aussi demander au roadie de ralentir sur l'acide). On est alors en pleine époque des titres un peu chabraques (Axis : Bold As Love, Ogden's Nut Gone Flake, Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band...), ça ne fait pas tache à côté. Court (33 minutes !), produit par Felix Pappalardi (futur membre de Mountain), l'album est boosté par deux singles qui cartonneront : Strange Brew, chanté par Clapton, et Sunshine Of Your Love, chanté par Bruce et Clapton (il paraît que Clapton fut quelque peu 'engueulé' par le patron d'Atlantic Records, Ahmet Ertegun, qui l'encouragera fortement à se mettre à chanter, alors que Clapper ne voulait pas trop ; je parle d'Atlantic Records car, bien que sorti sur Polydor, l'album a été enregistré à New York dans les studios d'Atlantic Records). Cette dernière chanson est un hymne de l'époque, au riff mortel, que Clapton ne cessera jamais de jouer live. Ces deux morceaux, les deux premiers de l'album, délivrent bien la marchandise et malgré l'âge désormais canonique (53 ans !) de l'album, sonnent putain de lourd. Cream sonnait putain de lourd, au point d'être un cauchemar à enregistrer (comme, mais là c'était encore pire, Blue Cheer, qui eux aussi n'étaient que trois), faisant grésiller les amplis, etc... Bref, l'album possède un son assez à part, à la fois heavy et plat. Blue Cheer, c'est pire (le retour). Bon, tout Disraeli Gears n'est pas du genre de Sunshine Of Your Love. On a des chansons plus calmes, comme We're Going Wrong (splendeur méconnue), le pataud et potache (mais pas extraordinaire pour un sou) Blue Condition écrit, composé et chanté par Baker et le très mélodique World Of Pain.

C3 

Bruce, Baker, Clapton 

Mais l'album offre tout de même Outside Woman Blues (un blues chanté par Clapton), Tales Of Brave Ulysses (et ses paroles bien psychédéliques inspirées par Homère), SWLABR (dont le titre était à la base She Was Like A Bearded Rainbow, on n'en conservera que les initiales pour éviter de passer un peu trop pour des acidheads dévastés...), Dance The Night Away... Toutes ces chansons sont exceptionnelles. Hélas, l'album non seulement offre une chanson pas terrible en fin de face A, mais sa face B se termine sur deux ratages. Autrement dit, l'album se termine sur deux ratages. Take It Back, chanson antimilitariste (on y parle d'un homme recevant sa lettre d'engagement dans l'armée, et voulant la renvoyer à l'expéditeur, l'air de dire merci, mais non merci) chantée par Bruce, qui m'a toujours énormément énervée (je ne sais pas pourquoi, mais je la trouve horripilante), et Mother's Lament, petit délire final de moins de 2 minutes, chanté en trio, une sorte de comptine sur une femme qui, pendant qu'elle lave son bébé, ne fait pas assez attention, et le bébé passe avec l'eau du bain, par la bonde ! C'est rigolo à écouter (l'intro : ah-one, ah-two-a, ah-three, a-four), on a l'impression qu'ils étaient complètement bourrés mais ce n'est certainement pas le cas. C'est amusant, mais vraiment, ça ne s'imposait pas, à moins de vouloir rajouter un titre (et 1,47 minute) à l'album. Ces deux dernières chansons sont les seuls défauts de ce Disraeli Gears qui, sinon, il m'en aura fallu du temps pour l'aimer mais c'est désormais chose faite, est une très grande réussite de rock psychédélique, un des meilleurs albums d'une grande année (1967). Je pense cependant que Wheels Of Fire, l'album suivant, double album (en partie live, en partie studio) de 1968, est le sommet absolu de Cream. Mais celui-ci vient juste après !

FACE A
Strange Brew
Sunshine Of Your Love
World Of Pain
Dance The Night Away
Blue Condition
FACE B
Tales Of Brave Ulysses
SWLABR
We're Going Wrong
Outside Woman Blues
Take It Back
Mother's Lament