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Ce disque a un peut été le début de la fin pour Fleetwood Mac. Il n'obtiendra pas un succès gigantesque à sa sortie (la tournée mondiale, immortalisée par un remarquable double live sorti en 1980 sous le nom de... Live, elle, a été un succès), et par la suite, le groupe aura eu bien du mal à retrouver son statut d'antan. Aucun des albums suivants, que cela soit le plutot correct Mirage en 1982, ou bien Tango In The Night en 1987, ou le plus récent Say You Will en 2003, aucun ne sera un triomphe. Incontestablement, Tusk sera le dernier baroud d'honneur, le dernier disque majeur et, osons le dire, intéressant, du groupe anglo-américain (mais, à l'origine, purement anglais). Cet album, double à sa sortie en 1979 (mais un double bien court : 74 minutes, pour 20 titres cependant), sorti dans un packaging coûteux de pochette, sous-pochettes et sous-sous pochettes de carton glacé (et de plus, la pochette principale était gaufrée au niveau de la photo et avait une texture proche du papier vinyle), a été composé en grande partie par le guitariste et chanteur (enfin, une des trois voix) du groupe, Lindsay Buckingham. Des morceaux ont même été enregistrés chez lui et le groupe remercie carrément son guitariste au dos de la pochette. Pochette qui représente, sur fond blanc pierreux, une photo d'un petit chien du genre Jack Russell, en train de mordiller le bas d'un pantalon. Ce petit chien revient souvent dans l'artwork de la pochette intérieur, difficilement descriptible avec ses montages/collages de diverses photos et dessins (les membres du groupe, le petit chien, des éléphants, des décors) et ses photos stylisées (les membres du groupe dans des positions parfois invraisemblables, dans des décors de magazine). Un an avant la sortie de l'album, en 1978 donc, Jodorowsky réalise le film Tusk (aujourd'hui, hélas, presque perdu), film qui se passe en Inde coloniale et raconte l'amitié entre une jeune femme et un éléphant ('tusk' : 'défense'). Malgré le fait que l'album porte le même titre et qu'on trouve des éléphants dans l'artwork, les deux oeuvres n'ont rien à voir. Je tenais à le préciser même si c'est vraiment anecdotique.

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McVie, Nicks, Fleetwood, Christine McVie, Buckingham

En 1978, Fleetwood Mac est aux anges. Leur précédent opus, Rumours, en 1977, a complètement cartonné, mais alors quelque chose de bien. On parle d'un des albums de 1977 (pourtant année punk, or l'album est de la pure pop californienne), et d'un des albums les plus vendus de tous les temps, il est toujours une immense vente. Déjà que le groupe avait réussi sa reconversion, deux ans plus tôt (grâce à l'arrivée de Lindsay Buckingham et de la chanteuse Stevie Nicks, à l'époque la femme de Buckingham), mais Rumours, enregistré dans des conditions difficiles, fut le pinacle. Mais comme je l'ai dit, enregistré dans des conditions difficiles : tous les membres du groupe, en crise, étaient en instance ou en menace de divorce : le couple Buckingham/Nicks, le couple McVie (John, membre originel, à la basse, et Christine, présente depuis 1970, aux claviers et chant), et le batteur originel du groupe, Mick Fleetwood (qui aura une aventure avec Nicks), de son côté. Le groupe a cependant survécu à ces tensions mais l'album semble en parler du début à la fin. Deux ans plus tard, ils parviendront encore, tant bien que mal (Nicks en fera une chanson, immortalisée sur le Live de 1980, qui parle des difficiles mais surmontables séquelles de Tusk : Fireflies), à surmonter les conditions difficiles (sans doute accentuées par la drogue : le groupe s'enfilait pas mal de cocaïne et de gnôle), de Tusk. Coûteux (l'album de rock le plus cher de l'époque), généreux, aventureux, parfois même bordélique au premier abord, l'album est difficile à pleinement apprécier au départ, ce n'est qu'après quelques écoutes qu'on parvient à le choper. Ou plutôt, c'est Tusk qui vous chope, et là, croyez-moi, il ne vous lâche plus !

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Une des sous-pochettes (dans laquelle était glissée une autre sous-pochette, puis le disque)

Bien que n'ayant pas cartonné à sa sortie (soyons clairs, ça n'a pas non plus été un bide ; mais comparé à Rumours...), Tusk a eu droit à son carcan de hits : Sara (par Stevie Nicks), longue chanson de plus de 6 minutes qui sera rabotée de deux minutes pour son single (et la première édition CD de l'album, un CD à l'ancienne, de ceux dont la capacité était inférieure à 74 minutes, proposait hélas cette version single à la place de la version longue, ce qui, heureusement, est désormais rétabli), est une pure merveille sur laquelle la voix si sublime (mais un peu tâchée par les abus de cocaïne, même si ça empirera par la suite) de Stevie fait des siennes. Achevant la première face avec élégance, cette chanson, la plus longue de l'album, est aussi une des meilleures. En live (voir le Live de 1980, qui contient trois titres de Tusk), elle sera un des jalons des concerts. Autre single, Tusk, chanson étonnante signée Buckingham (9 des 20 titres de l'album sont de sa main) que le groupe a enregistré live au Dodger Stadium de Los Angeles (à Chavez Ravine), en compagnie de la fanfare de l'UCLA (Université de Californie - Los Angeles), l'U.S.C. Trojan Marching Band. Le morceau est un beau petit bordel aux paroles (Why don't you tell me what's going on, why don't you tell me who is on the phone ? ) qui semblent parler des problèmes personnels que Buckingham et Nicks (qui se tapait Fleetwood) avaient connu récemment. Très aventureux avec sa fanfare, ses vocaux hystériques (Don't say that you love me ! Tusk ! Tusk !) et ses percussions insensées (Fleetwood tapait sur une cuisse d'agneau avec une spatule !), le morceau est remarquable et inoubliable, mais c'est aussi le plus dingue, de loin, de l'album. D'autres chansons sortiront en singles : Not That Funny (qui, en live, durera parfois 9 minutes bien barrées ; un morceau de Buckingham), Think About Me (de Christine McVie), l'intense et sublime Sisters Of The Moon de Nicks. 

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Publicité d'époque

D'autres auraient mérité une sortie single : Storms de Stevie Nicks, Brown Eyes de McVie (morceau atmosphérique sublime sur lequel Peter Green, guitariste originel de Fleetwood Mac, parti en 1970 pour des raisons de santé mentale défaillante - ce qui sera le cas pendant de nombreuses années, notamment à l'époque de Tusk - joue de la guitare additionnelle, ce dont il n'a aucun souvenir, et il n'est d'ailleurs pas crédité sur la pochette pour des raisons, probablement, de droits et de labels), Over & Over de la même McVie (morceau sublime ouvrant l'album), Walk A Thin Line de Buckingham et surtout, cette superbe chanson, belle à en crever, qu'est Beautiful Child (de Nicks). D'autres titres, enfin, sont assez à part, tous sont des morceaux de Buckingham, morceaux souvent courts et minimalistes, comme Save Me A Place (acoustique), The Ledge (morceau très étonnant, assez binaire, qui étonne, d'autant plus qu'il est placé en seconde position sur l'album), That's Enough For Me (qui dure moins de 2 minutes !), That's All For Everyone. Ils concourent à faire de Tusk une sorte de version pop californienne 70's du Double Blanc des Beatles (avec Tusk en guise de Revolution 9, mais en un milliard de fois moins bruitiste, et Never Forget en guise de Good Night).

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Une autre des sous-pochettes

Diffusé, dans son intégralité, à sa sortie, par une radio californienne (RKO), ce qui a probablement un peu miné ses performances commerciales selon Fleetwood car beaucoup de monde l'ont enregistré chez eux et n'avaient, donc, pas besoin d'acheter le double album, Tusk est un des derniers grands disques pop/rock des années 70, aux côtés de The Wall de Pink Floyd (de la même année) et du Out Of The Blue d'Electric Light Orchestra (1977), ces albums aventureux, généreux (tous les exemples que je cite sont des doubles albums), pas forcément parfaits car longs - mais selon moi, Tusk est un des rarissimes doubles albums, avec Physical Graffiti de Led Zeppelin et Exile On Main St. des Stones, à être littéralement parfait, aucun morceau de trop -, sont un reflet de leur époque. Par la suite, dès les années 80, il y aura encore des doubles albums de temps en temps, voir le The River de Springsteen par exemple, mais ça deviendra de moins en moins fréquent. Pour résumer : disque cher (cher à concevoir, cher à la vente en magasin aussi), complexe, long, généreux, aventureux, moins accessible que Rumours, Tusk est un petit chef d'oeuvre, probablement même le meilleur album du groupe (du moins, de leur période pop/rock, démarrée dans le milieu des années 70, car pour ce qui est de la période blues-rock des débuts, Then Play On, de 1969, reste intouchable). Essentiel !

FACE A
Over & Over
The Ledge
Think About Me
Save Me A Place
Sara
FACE B
What Makes You Think You're The One
Storms
That's All For Everyone
Not That Funny
Sisters Of The Moon
FACE C
Angel
That's Enough For Me
Brown Eyes
Never Make Me Cry
I Know I'm Not Wrong
FACE D
Honey Hi
Beautiful Child
Walk A Thin Line
Tusk
Never Forget