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Il y à des groupes (et artistes) que j'adore : Led Zeppelin, les Stones, les Beatles (+ carrières solo des 4 zigotos du groupe), Pink Floyd, King Crimson, David Bowie (que je place, avec les Beatles, au-dessus de tout le reste), Arcade Fire, Bob Dylan jusqu'à la fin des années 70 (plus deux-trois-quatre albums que je sauve, pour ce qu'il a fait ensuite), Miles Davis, Big Star, Simple Minds...Et Magma. Ce groupe, je le place à part, parce qu'il faut bien avouer que c'est un truc vraiment à part, quand même. Fierté : ce groupe est français. Quand on entend leur musique, martiale, complexe, ahurissante, riche, on se sent fier d'appartenir au même pays que ces musiciens. Les British ont eu quasiment tous les groupes et artistes que je viens de citer (Arcade Fire, Miles, Big Star et Dylan exceptés), nous on a eu Zoo, Ange, Téléphone, Noir Désir, Higelin, Red Noise, Moving Gelatine Plates...et Magma, parmi les groupes les plus importants du rock francaouis. Le groupe s'est formé vers 1969, leur premier album, double (fallait oser, sortir un double album en tant que premier album ! Un peu comme Chicago, en 1969), date de 1970. Officiellement, il ne porte pas de nom, c'est à dire qu'il s'appelle Magma. Officieusement, et quasiment officiellement, il porte le nom de Kobaïa, premier de ses morceaux, et nom de la planète dont est quasiment issue la musique de ces deux galettes noires (et de toutes les galettes musicales que le groupe nous offrira, et continue de nous offrir, par la suite). Toujours double en CD en raison de sa durée (82 minutes ; pour respectivement 6 et 4 titres, selon le disque !), Kobaïa, car je vais continuer de l'appeler ainsi, est un des meilleurs premiers albums de tous les temps, toutes générations, nationalités et genres confondus.

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Ca calme, hein ? C'est aussi, fatalement, un des meilleurs albums de Magma, qui arrivera par la suite, à au moins trois reprises (Mekanïk Destruktïw Kommandöh, Köhntarkösz, Üdü Wüdü), si ce n'est à quatre (Attahk), à égaler, et parfois même à surpasser, son impact. Ce qui n'était franchement pas facile, car ce premier album, sous sa pochette marquante (la griffe de Magma, stylisée au verso mais représentée telle une serre de rapace sur le recto, qui s'écrase sur une population terrifiée, on distingue même une croix gammée, discrètement, et n'allez pas y voir un sens caché, sauf celui que Magma écrase le nazisme et le réduit en miettes), est une sacrée date dans l'histoire du rock. Même si ce n'est pas du rock. C'est de la zeuhl, c'est à dire, une sorte de jazz-rock progressif, fortement sous influence, aussi, de la musique classique. On sent les influences de Stravinski et de Coltrane. D'ailleurs, Christian Vander, le batteur du groupe, son leader incontesté aussi, et son chanteur par moments (les voix ultra stridentes que l'on entend parfois proviennent de sa gorge), est un fan absolu de Coltrane. Mais alors, fan absolu ; il aurait porté un brassard de deuil le jour de la mort du saxophoniste ! Fils adoptif de Maurice Vander (pianiste accompagnateur de Nougaro, entre autres), il a réuni, autour de sa petite personne, des musiciens remarquables : Claude Engel (guitare, flûte, un peu de chant), Teddy Lasry et Richard Raux (saxophone, flûte, divers instruments à vent), François Cahen (piano), Francis Moze (Basse, contrebasse), Alain 'Paco' Charlery (trompette, percussions) et un chanteur ahurissant, Klaus Blasquiz. L'album a été enregistré à Paris, en avril 1970, et est produit par Engel et Laurent Thibault. Un certain Lee Hallyday, cousin et manager (pour l'époque) d'un certain Johnny, a supervisé la production.

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Kobaïa est chanté non pas en français, ni en anglais, ni dans aucune langue connue. Ce n'est cependant pas un album instrumental : les paroles, absentes de la pochette, sont en kobaïen, idiome inventé par Vander, qui sera, à des rarissimes exceptions, la seule langue utilisée pour le chant, au sein de Magma. Il paraît que, très habité par son rôle de leader du groupe, Vander en arrivera, par la suite, à n'utiliser que le kobaïen comme langue au cours des sessions d'enregistrement, engueulant ou félicitant ses troupes (le personnel changera souvent, Bernard Paganotti, Jannick Top, Didier Lockwood, pour ne citer qu'eux, feront partie de Magma) dans cette langue plus qu'à moitié inspirée par le russe, l'allemand et les langues baltes et slaves. Avec plein de k, de w, de h après une voyelle, et de trémas. Pardon, de umlauts. Une langue de cauchemar, martiale, sévère, froide comme un gode taillé dans un iceberg, et qui participe pleinement à l'atmosphère hors de ce monde, hors de ce temps que plane tout du long de l'album. Lequel album est conceptuel, et narre le voyage d'un groupe de Terriens qui décide de quitter la Terre dans un vaisseau, afin de trouver une planète plus digne de les accueillir, une planète du nom de Kobaïa, la Terre étant devenue inhospitalières pour plusieurs raisons (guerre, pollution, etc). Le premier disque raconte le périple, et le second, l'arrivée et la vie sur la nouvelle planète, Kobaïa. Ainsi qu'une sorte de riposte/menace des Terriens de Kobaïa (des Kobaïens, donc) vis-à-vis d'une Terre qui semble être quelque peu belliqueuse à leur égard. Comme je l'ai dit, les paroles sont absentes de la pochette (à quoi ça aurait servi de les mettre ? Personne ne les aurait compris), mais on a, dans l'intérieur de pochette, outre une illustration en jaune représentant les membres du groupe en tenue de scène (avec la griffe de Magma sur la poitrine, en tenues moulantes noires), des petits textes, en français, qui résument, en narration, les différentes étapes, une par morceau (je n'ose appeler ça des chansons), du concept. On y trouve aussi un texte introductif qui résume le pitch de départ (le départ pour Kobaïa, etc). D'autres albums de Magma posséderont aussi ce genre de texte, toujours en français, parfois aussi en anglais (le groupe va devenir, internationalement, important), afin de résumer ce qui, sinon, ne serait qu'un galimatias sonore chanté dans une langue inventée et incompréhensible. 

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Vander au premier plan, Blasquiz (le barbu) au second plan sur sa gauche

Après, il se peut aussi qu'en réalité, Vander et ses petits potes chantent le bottin téléphonique de la région parisienne ou des recettes de cuisine provençale, mais comme c'est en kobaïen, personne d'autre qu'eux ne le saura jamais, voyez ? Plus sérieusement, c'est dommage de ne pas avoir la traduction des paroles des chansons, c'est sûrement intéressant (ou alors, confondant de médiocrité littéraire), mais c'est comme ça. Et de plus, la musique est, ici, tellement incroyable qu'elle écrase tout. Comme un pilon, comme une masse de chantier. Comme une botte sur un visage humain, éternellement, comme le dit Orwell dans 1984. C'est parfois difficile d'entrer dans l'univers de Magma, cet album n'est, probablement, pas le plus facile d'accès, même si la musique s'y fait moins violente que sur Mekanïk Destruktïw Kommandöh (1973, mais composé avant) et moins complexe que sur 1001° Centigrades (1971). Je ne sais pas vraiment quel album pourrait servir pour la découverte de Magma ; Attahk (1978) peut-être, sans doute même. Mais à l'époque de la sortie de Kobaïa, il n'y avait pas le choix, c'était le premier album du groupe, tout le monde (parmi ceux qui s'intéressaient à ce genre de musique à l'époque) ont découvert Magma via ce disque. Cet album impressionnant, rendant parfois un peu mal à l'aise (des vocaux qui, parfois (Auraë, Stöah, Müh) ont des intonations germaniques à la Horst Wessel Lied), album tout sauf amical, tout sauf pop, tout sauf accueillant, est de la race des seigneurs. Il faut s'accrocher, non seulement c'est assez complexe, mais les morceaux sont longs (seulement 10 titres sur ce double album ; 4 d'entre eux dépassent les 10 minutes, un par face précisément). Au bout de quelques écoutes, logiquement, à moins d'avoir des esgourdes en béton ou des goûts musicaux vraiment peu étendus, le déclic se fera. C'est complexe, mais c'est quand même pas Trout Mask Replica. C'est en revanche un des plus grands albums enregistrés par des musiciens français, un vrai OVNI musical qui annonce pas mal de choses pour le futur de la musique. Et qui impressionne toujours autant. 

FACE A
Kobaïa
Aïna
Malaria
FACE B
Sohïa
Sckxyss
Auraë
FACE C
Thaud Zaïa
Naü Etila
FACE D
Stöah
Müh