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What is this shit ?  ("C'est quoi, cette merde ?") C'est en ces termes somme toute peu polis que Greil Marcus (rock-critic américain spécialiste es Bob Dylan), dans sa chronique sur l'album dans le magazine Rolling Stone, ouvrait le feu, en 1970. Et sincèrement, il y avait de quoi se poser la question quand on sait que l'album en question était signé Bob Dylan. Et était double. Tudieu, les scuds qui ont dû être envoyés de la part de la presse enflammée, à l'époque de la sortie de l'album, en juin 1970 ! A l'époque où le Barde publie Self Portrait, ça faisait un peu plus d'un an qu'il n'avait rien sorti, depuis Nashville Skyline en avril 1969. Nashville Skyline, et sa fameuse (et sublime) pochette montrant un Dylan souriant (souriant !! SOURIANT !!), et sa fameuse reprise, en duo avec Johnny Cash (qui signait, de plus, le long texte en prose sur Dylan au dos de pochette), de sa propre (à Dylan, pas à Cash) Girl From The North Country ; Nashville Skyline, et son fameux tube Lay, Lady, Lay, que tous les apprentis folkeux de par le mon dentier s'efforceront de reprendre (parfois bien, souvent mal), mais comme on dit, toujours imité, jamais égalé, on ne parle pas du Coca-Cola, là, mais de Dylan. Nashville Skyline, et son chant dylanien nouveau, à la crooner countrysant, qui fit se lever pas mal de sourcils au moment de la sortie de l'album. Nashville Skyline, et sa durée des plus rikiki, 27 minutes seulement, soit, grosso merdo, deux ou trois minutes de plus que la durée de la face A (ou B) de Highway 61 Revisited, que Dylan avait publié en 1965. 

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Verso de pochette (pas une photo perso, même si je possède aussi le vinyle)

Alors quand Dylan, qui commençait sérieusement à en avoir plein le Q de son statut de prophète folk absolu qu'il se traînait depuis quasiment ses débuts, décide que ça doit changer, il n'y va pas par quatre chemins. Nashville Skyline a très bien marché (rapport au tube précité) malgré qu'il s'agissait déjà d'une tentative de briser l'engouement autour de lui. Il y chantait d'une voix étrange, languissante, de crooner envapé, rien à voir avec la voix parfois hargneuse ou cynique du folkeux engagé de A Hard Rain's A-Gonna Fall ou de Tombstone Blues. Déjà, en 1967, dans son premier album d'après son accident de moto (qui aurait en réalité été plus probablement une petite cure de désintoxication) l'ayant un petit temps éloigné de la scène en 1966, John Wesley Harding, Dylan se la jouait mystique. Mais ça avait marché, caramba, encore raté, le disque s'est bien vendu, Hendrix reprendra en version rock All Along The Watchtower, Dylan est encore dans la place, tout baigne, sauf pour lui, qui commençait déjà à en avoir plein le derche de tout ce star-system et de cette réputation de Messie de la folk. Et comme je l'ai dit, l'album de 1969 marchera bien aussi. Donc, aux grands maux les grands remèdes, Dylan s'est sorti les doigts et a publié, en juin 1970, cet album, double (simple CD de 74 minutes), contenant 24 titres enregistrés entre mi-avril 1969 et fin mars 1970, certains morceaux sont captés live à l'île de Wight en 1969 au cours du fameux Festival. Au programme, 16 reprises, deux instrumentaux, deux reprises de classiques dylaniens (en live), et quelques chansons inédites écrites par Dylan, plus une qui avait été écrite avec le Band au cours des fameuses Basement Tapes de 1967 (version elle aussi live à Wight). Niveau chant, c'est comme Nashville Skyline, plus poussé encore même, si possible. 

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Dylan et ses poules

Niveau pochette, Self Portrait mérite bien son titre, car on y trouve un autoportrait de Dylan par Dylan, pas une photo, mais une peinture. Le Barde avait déjà proposé une de ses peintures en façade de la pochette du premier album du Band en 1968 (le génial Music From Big Pink), et il a récidivé, et il n'aurait pas dû. Au verso, une photo de Dylan, tenue décontractée, barbe courte, debout dans la nature, levant la tête vers le ciel, prenant le soleil. A l'intérieur de la pochette ouvrante, on a d'un côté la liste des morceaux et une impressionnante liste de personnel (musiciens, équipe technique), par ordre alphabétique mais sans aucune distinction de qui a fait quoi. Parmi eux, Pete Drake, Kenny Butrey, Al Kooper, l'intégralité du Band et le producteur de l'album, Bob Johnston... Et de l'autre côté, un patchwork de photos couleurs ou noir & blanc de Dylan, dans sa nature chérie ou en studio. La photo ci-dessus n'est pas dans l'album, mais on a une variante où Dylan pose moins et semble courir après un des volatiles. L'album a été classé N°1 au Billboard U.S. et au Top 75 britannique en 1970, ce qui n'empêchera pas la presse de s'interroger longuement dessus, et de poser, fréquemment, à Dylan, des questions sur le pourquoi du comment d'un tel disque. Compte tenu que Dylan, en 1970, était du genre ermite (il refera un disque en 1970, New Morning, mais ensuite il faudra attendre 1973 pour un autre album de sa part), les questions durent attendre, probablement, quelques années. Dylan expliquera notamment que Self Portrait était une tentative de briser la belle réputation de grand chanteur folk à messages que Dylan se traînait comme un boulet depuis des années. Qu'il ne fallait pas prendre cet album trop au sérieux, et que le simple fait qu'il soit double était en soi une preuve du second degré du truc (dans le genre too much, faut dire que ça se pose là). Mais apparemment, le projet était, à la base, des plus sérieux, Dylan semblait y croire. 

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Intérieur de pochette vinyle

Pas mal de morceaux non utilisés furent par la suite mis, par Columbia, sur un disque sorti en 1973, Dylan, sorti sans l'accord du principal intéressé qui, entre temps, avait signé sur Asylum, où il restera jusqu'à la fin 1974 (l'album Dylan fut en fait une sorte de revanche de Columbia sur leur artiste les ayant laissé tomber pour un autre label). Dylan, jamais sorti officiellement en CD (j'ai bien dit 'officiellement', car il existe un semi-bootleg intitulé A Fool Such As I, qui contient tout l'album plus pas mal de bonus-tracks), était une pure merde remplie de chutes de studio innommables de ce double album de 1970 qui, rétrospectivement, ne semblait, à côté, pas si mal que ça (écoutez la reprise du Big Yellow Taxi de Joni Mitchell pour la peine...et pleurez). Et en 2013, le 10ème volume des fameuses Bootleg Series sera consacré aux sessions de Self Portrait, deux heures de morceaux inédits et prises alternatives accompagnées, pour l'édition collector, de l'album initial remastérisé (depuis la chute de l'empire romain qu'on attendait ça) et du concert de Wight 1969 au cours duquel quatre titres furent piochés pour être mis sur l'album : The Mighty Quinn (Quinn, The Eskimo), Like A Rolling Stone, She Belongs To Me et Minstrel Boy. Je me rends compte que je n'ai pas encore vraiment parlé du contenu de l'album. Est-ce utile ? Ceux qui connaissent Self Portrait savent que ce n'est pas un bon album de Dylan (mais pas son pire non plus : Knocked Out Loaded, Down In The Groove ou Shot Of Love sont, dans ce genre, redoutables, sans oublier Dylan évidemment), et ceux qui ne le connaissent pas musicalement en ont cependant déjà entendu du mal, peut-être, et n'auront peut-être pas envie de tenter l'expérience. Alors que le disque est généralement vendu relativement peu cher en CD. Ca serait dommage de passer à côté, même si le disque est souvent du genre autoparodique et un peu pénible. Je ne vais pas rentrer dans le détail des 24 titres, contrairement à ce que Greil Marcus, lui, avait fait dans sa fameuse chronique d'époque. Les versions live sont globalement moyennes, Like A Rolling Stone et She Belongs To Me font même peine à entendre, surtout la première citée, c'est du sous-Dylan. Minstrel Boy (un morceau inédit) est assez chiant, The Mighty Quinn (Quinn, The Eskimo) est une excellente chanson, mais pas dans sa meilleure version. Voilà pour les titres live.

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Le regard de Dylan : Et si ça ne vous plaît pas, ce que j'enregistre, pourquoi n'iriez-pas vous faire foutre tant qu'il reste de la place ?

Les deux instrumentaux ? Woogie Boogie, et son piano entêtant et ses cuivres qui ne sont tout autant, est rigolo, mais ne pète pas plus haut que le cul d'un colibri posé sur le sol. On s'en lasse vite. Et Wigwam, très pompeux avec ses cuivres languissants et ses vocalises (lalalalalaaaaaa, lalalalalalalaaaaaaa...) idiotes, a quand même réussi à sortir en face A d'un single, oui, d'un single ! avec Copper Kettle (The Pale Moonlight) (une des reprises de l'album) en face B. Un des 45-tours les plus invraisemblables de l'histoire du genre. Les morceaux originaux de Dylan (les deux instrumentaux en font partie, d'ailleurs) ? All The Tired Horses, qui ouvre le bal, est chanté par des choristes féminins qui répêtent la même phrase sur un accompagnement pompeusement lyrique, All the tired horses in the sun/How I s'pposed to get any riding done ?, et c'est aussi joli qu'idiot. Et paresseux. Living The Blues est nullissime. Restent les reprises. Là, il y à du lourd dans le genre : The Boxer de Simon & Garfunkel, Take A Message To Mary, I Forgot More Than You'll Ever Know, Let It Be Me (à la base une chanson de Gilbert Bécaud, Je T'Appartiens, où comment marquer le nom de Bécaud sur la pochette d'un album de Dylan), Blue Moon et son violon folk horriblissime, Belle Isle, autant de mauvaises versions de chansons qui n'en demandaient vraiment pas tant. Je sauve en revanche le long (5,25 minutes) Days Of 49, sublime, et les deux versions, assez similaires cependant, d'Alberta. Plus, allez, les titres live, et Wigwam. Mais dans l'ensemble, Self Portrait est effectivement trop long, too much, pénible la plupart du temps. Ce fut mon premier Dylan (hé oui ! Juste avant Blonde On Blonde, autre double album, de 1966 celui-ci, et absolument quintessentiel, donc ma découverte dylanienne fut étrange, à la fois son 'pire' et son meilleur album, à quelques semaines d'intervalles, de quoi se faire une certaine idée du personnage), et je ne sais pas si beaucoup de fans ont démarré par ce disque, mais à mon avis, pas bézef quand même. Comme je l'ai dit plus haut, ce n'est pas son pire non plus, il est curieusement meilleur que sa réputation, mais c'est tout de même pas Shangri-La. On peut parfaitement comprendre la réaction outrée des rock-critics (Greil Marcus a quand même trouvé quelques trucs sympas à dire sur ce disque dans sa chronique) et des fans, ainsi que la très désespérée tentative de Dylan de faire sombrer sa réputation, l'air de dire mais foutez-moi la paix, les gens, mais il n'empêche qu'il est difficile de pleinement aimer cet album. J'avais réussi autrefois, je n'y arrive quasiment plus maintenant. Ses défauts me crachent à la gueule à chaque fois que je pose les deux disques sur ma platine (Blue Moon, mon Dieu...mais pourquoi, Bob ? Pourquoi ??). Mais disque culte et historique, Self Portrait l'est, carrément, et c'est pour ainsi dire un indispensable dylanien aussi. Paradoxal, non ?

 

FACE A
All The Tired Horses
Alberta #1
I Forgot More Than You'll Ever Know
Days Of 49
Early Mornin' Rain
In Search Of Little Sadie
FACE B
Let It Be Me
Little Sadie
Woogie Boogie
Belle Isle
Living The Blues
Like A Rolling Stone
FACE C
Copper Kettle (The Pale Moonlight)
Gotta Travel On
Blue Moon
The Boxer
The Mighty Quinn (Quinn, The Eskimo)
Take Me As I Am (Or Let Me Go)
FACE D
Take A Message To Mary
It Hurts Me Too
Minstrel Boy
She Belongs To Me
Wigwam
Alberta #2