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Fallait oser. Sortir un disque sous un boîtier rond n'était pas original, les Small Faces avaient fait de même en 1968 avec leur Ogden's Nut Gone Flake. Mais le faire dans un boîtier rond de métal, en de plus, sous la forme d'un triple album (au format maxi 45-tours, ceci dit), là, fallait le faire. Bon, en même temps, on parle de Public Image Limited, alias PiL, le deuxième groupe majeur (et deuxième groupe, tout court, en fait) de John Lydon après les Sex Pistols. John Lydon, plus connu sous son pseudonyme du temps des Pistols, Johnny Rotten, punk totalement ravagé à l'humour cynique et au sens inné de la provocation, qui fut un temps élu personnalité la plus haïe du Royaume-Uni, excusez du peu (il faut lire son autobiographie, c'est remarquable...ment édifiant !). Après avoir quitté, dans la haine et le mépris, les Pistols, Rotten, redevenu Lydon, en a profité pour immédiatement fonder son nouveau groupe, Public Image Limited, alias PiL en abréviation. On est en 1978, là (enfin non, je sais qu'on est en 2018, MERCI, mais je veux parler de l'année de fondation de PiL). Signé sur Virgin Records, le label des Pistols, PiL va enregistrer, difficilement (par manque de budget, les trois derniers morceaux de l'album ont été faits dans un studio très cheap, ce qui s'entend, le son est pourri en fin d'album) son premier album, intitulé Public Image/First Issue, et qui sortira sous une pochette parodiant les unes de magazines. Seulement 8 titres pour 39 minutes, et rien de bien commercial. Charges contre la religion, la société, chanson sur le suicide qui sera par la suite utilisée dans les hôpitaux psychiatriques pour aider les dépressifs (Theme), charge contre Malcolm McLaren (manager des Pistols, qui les a bien arnaqués), contre Sid Vicious pas encore mort (Low Life), délire total (Fodderstompf), chanson glaçante sur une pauvre jeune fille enfermée dans la cave de sa maison par ses parents la pensant possédée (Annalisa), tout percute et traumatise sur ce premier opus. 

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Le deuxième album, enregistré par un groupe quasiment inchangé (Lydon au chant, Keith Levene, ancien membre des Clash d'avant leur premier album, à la guitare et synthés, et Jah Wooble à la basse ; le batteur du premier opus, Jim Walker, n'est plus là), avec plusieurs batteurs non crédités qui sont Martin Atkins, Richard Dudanski David Humphrey et même Levene et Wooble, et avec aussi un crédit pour Jeanette Lee et Dave Crowe qui étaient respectivement réalisatrice de clips et comptable du groupe mais pas musiciens, le deuxième album donc est ce boîtier de métal, sorti en 1979, et intitulé, bah, Metal Box. Long d'une heure de musique répartie en trois maxi-45-tours qui, apparemment, étaient des plus chiants à retirer du boîtier (et de plus, le boîtier, en métal, a évidemment tendance à rouiller, s'oxyder, et ça risque fort de niquer les vinyles, ah non, c'était pas une bonne affaire, ce truc), l'album, qui tient sur un seul CD lui aussi placé dans un boîtier de métal, a été réédité, par la suite, en un double album (vitesse 33-tours) à la pochette cartonnée gatefold classique et portant le nom de Second Edition (aucune diférence dans le contenu musical mais un ordre de morceaux qui diffère). A la base, le groupe voulait que les disques soient dans des sous-pochettes en papier de verre, ce qui aurait évidemment occasionné un flinguage immédiat et définitif des disques eux-mêmes (le premier album des Durutti Column, en 1980, sortira ainsi). Mais les disques étaient placés dans le boîtier métal, séparés par des feuillets de papier, et compte tenu qu'il y à environ 10 minutes de musique par face, l'auditeur devait souvent manipuler les disques. Ce qui occasionnait évidemment de plus gros risques de niquer les disques à force de les retirer du boîtier métal rond, dans lequel ils allaient quasiment pile poil. Le plus drôle est que ce conditionnement révolutionnaire mais peu pratique était au final moins cher qu'une pochette classique ! A noter que les labels des disques étaient, apparemment, tous similaires : le logo PiL, sans précision des titres des morceaux.

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Pochette de la réédition vinyle en double album classique ((et qui fut aussi réédité en CD tel quel, ainsi que la version en boîtier métal)

J'ai toujours pas parlé du contenu musical de Metal Box ? Je sais. Il serait peut-être temps que j'en parle ? Ah oui, effectivement ! Mais c'est pas facile. L'heure de musique présente sur cet album de 12 titres est, voyez-vous, des plus incroyables, avec ses guitares abrasives, sa basse omniprésente et mixée upfront, ses batteries monolithiques (et elles, mixées, souvent, en retrait), ses claviers souvent répétitifs et minimalistes (Socialist, le sublime Radio 4) et son chant...lydonien. Rien que le premier morceau, Albatross, long de 10,35 minutes et occupant toute la face A, est représentatif. Une basse immense (impossible d'oublier la ligne de basse du morceau une fois qu'on l'a écouté), une guitare saignante et écorcheuse, et John Lydon qui marmonne, glapit, chante comme un muezzin parfois, des paroles qui, bien que semblant être improvisées sur le moment, peuvent très bien parler de McLaren (Getting rid of the albatross...), tout le morceau, avec sa basse et sa batterie minimalistes et ses guitares abrasives, est un dub gigantesque et morne, hypnotique au possible, et l'écouter assez fort, au casque qui plus est, lui fait révéler toute sa force de transe. La face B contient Memories et Swan Lake. Le premier est un dub-rock génial, minimaliste et virulent. Le second est une chanson qui sortira en single sous le titre de Death Disco, dans une version légèrement différente, et qui, inspirée par le Lac Des Cygnes, parle de la mort, celle de la mère de Lydon, atteinte d'un cancer, et à qui Lydon chantera la chanson, devant son lit d'hôpital, elle appréciera la chanson. Words could never say the way I see it in your eyes... Sur la face C, Poptones, glaçant au possible, Lydon parle d'un fait divers authentique : une jeune femme a été kidnappée par des types qui l'ont enfermée, nue, dans un coffre de voiture, l'emmenant dans les bois avec la ferme intention de la violer et de la tuer. Dans la voiture, des airs populaires (on parle, dans le faits divers authentique, de chansons des Bee Gees). La fille a été larguée en pleine forêt, elle s'en est sortie, et a pu identifier ses agresseurs grâce au son de leur voix et à la musique qu'elle a entendue, du coffre, musique qui, on l'imagine, restera à jamais gravée dans sa tête avec de sales souvenirs en prime... La chanson, c'est presque 8 minutes de terreur :  le chant de Lydon, la mélodie de guitare, les paroles, tout est encore plus froid que la banquise en janvier, c'est terrifiant et inoubliable. Careering, qui achève la face C, semble presque joyeux à côté, pourtant c'est, avec sa mélodie de basse et sa batterie dubbesque, un morceau bien dans le ton de la Metal Box, autrement dit, froid. A face is raiiiiiniiiing, across the boooooordeeeeeer...

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John Lydon et Keith Levene

No Birds est l'ouverture de la face D, un morceau considéré par Levene comme un de ses préférés de l'album, et il poursuit bien l'oeuvre de démolition du moral de l'auditeur, déjà franchement entamé par le perfide enchaînement (malgré le changement de faces) Swan Lake, Poptones et Careering. Graveyard, instrumental flippant comme son titre le présumait bien ("cimetière"), achève idéalement cette très légère (ironie, quand tu nous tiens, tu ne nous lâche plus) quatrième face. Envie de continuer à rire ? The Suit, à la ligne de basse mordante, minimaliste et inoubliable (on l'a en tête pour la vie, même sans écouter souvent ce morceau), et au chant narquois, est pile poil ce qu'il faut. Le morceau parle d'un homme, ami de Lydon, et devenu designer en fringues. PiL se fringuait chez lui, des costumes classe, et le mec lui-même était une sorte de caricature de mode. Lydon s'est mis à le détester, sans raison, et la chanson est le reflet de cette haine méprisante (et méprisable ?), immortalisée le temps des 3,30 minutes du morceau. Bad Baby, chanté d'une voix plus lydonesque, aurait pu être un morceau des Pistols, mis à part la musique, froide comme une tombe et pas vraiment punk. Enfin, la face F est, sur le vinyle, créditée à un seul morceau (en réalité, une suite de trois morceaux) de 12,35 minutes, mais sur le CD, ces trois morceaux ont été séparés : Socialist (instrumental robotique vraiment excellent), Chant (totalement dingue, vocalement parlant, et  avec une rythmique des plus martiales) et un ultime instrumental, à base de claviers d'une beauté irréelle, Radio 4. A se demander si c'est bien les mêmes musikos qui ont signé ce morceau final, qui laisse un goût doucereux dans la bouche (mais la terrifiante et militaire dinguerie de Chant n'est pas oubliable, ceci dit). Et voilà pour ce disque majeur, culte, pas très accessible (euphémisme !) mais musicalement incroyable, probablement le sommet de PiL, malgré la réussite de leur premier album, mais aussi de leur troisième (le terriblement abrasif The Flowers Of Romance, en 1981).

FACE A
Albatross
FACE B
Memories
Swan Lake
FACE C
Poptones
Careering
FACE D
No Birds
Graveyard
FACE E
The Suit
Bad Baby
FACE F
Socialist
Chant
Radio 4