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En 1971, la mort de Jim Morrison aurait pu mettre fin aux Doors. En fait, elle l'a fait, mais pas tout de suite : peu de temps après la mort de Jim, les trois Portes qui restaient se sont consolés dans le travail, accouchant probablement difficilement d'un album qui sortira en fin d'année 1971, Other Voices. Pas de nouveau chanteur, les voix étant assurées par Robbie Krieger (guitare) et Ray Manzarek (claviers), John Densmore (batterie) ne chantera, lui, pas, ne s'estimant pas bon chanteur (c'est tout à son honneur). Bien que réussi, l'album, on s'en doute, sera accueilli avec à peu près autant d'entrain que la traditionnelle épidémie de gastro hivernale. La tournée marchera plutôt bien, assez pour que les Doors refasse un album, en 1972 : Full Circle. Là aussi, pas grand chose de négatif à dire, c'est un album ma foi très intéressant, sans doute moins bon que le précédent, et évidemment pas du niveau de Morrison Hotel, L.A. Woman ou Strange Days, mais ne cherchons pas à comparer l'incomparable. Krieger et Manzarek chantent bien, surtout le deuxième, et ne cherchent pas à copier le style, tant vocal que littéraire, de Jim. Mais la critique, et surtout le public, ne suivra pas, et Full Circle sera le dernier album des Doors, qui plient bagage. Manzarek, deux ans plus tard, va surprendre pas mal de gens avec un album solo, son premier, un disque conceptuel centré autour des grands mystères égyptiens et qui s'appelle The Golden Scarab. Ce disque, donc, sorti en 1974 sur Mercury Records (les Doors étaient sur Elektra). Sa pochette représente un Manzarek au visage doré, mains en évidence au-dessus du crâne, jointes par les pouces  (non, il ne fait pas le lapin), avec le titre de l'album, comme illuminé par des stries dorées, apparaissant au centre. Sur fond noir. Au dos, il tient dans sa main un scarabée doré, un des plus forts symboles de l'Egypte antique.

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Aucun membre survivant des Portes ne joue sur ce disque, mais on a en revanche de sacrées pointures : le batteur de jazz Tony Williams, le guitariste Larry Carlton (un grand habitué de Steely Dan, Joni Mitchell...), le bassiste Jerry Scheff (qui a joué sur L.A. Woman et Other Voices), le saxophoniste Ernie Watts. D'autres musiciens, aussi, mais moins connus (le trompettiste Oscar Brashear, le percussionniste Mayotu Correa), et Manzarek chante, tient les claviers (piano, synthétiseurs, orgue). L'album a été coproduit par Bruce Botnick (qui a participé à tous les albums des Doors) et Bob Brown et fut enregistré courant 1973 pour sortir en mars 1974, dans une relative indifférence. Autant le dire, ce projet complètement cintré est aujourd'hui bien oublié, je l'ai connu il y à une douzaine d'années (déjà...), en lisant un article, dans Rock'n'Folk, sur l'album...Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles. Précisément l'article 'Discothèque Idéale', signé Manoeuvre, consacré à l'album des Scarabées, dans lequel il disait que le concept de l'album des Beatles était un peu vague et mince par rapport aux futurs grands projets épiques que seront The Wall, Berlin, Tommy et The Golden Scarab. Je ne connaissais pas le dernier cité, j'ai donc cherché sur le Net, et me suis procuré le CD assez facilement (soit dit en passant, dans son bouquin Collector sorti récemment, Manoeuvre a inclus l'album de Manzarek dans ses 111 albums méconnus et à découvrir ou redécouvrir, je n'en ai pas été surpris outre mesure).

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Cet album aujourd'hui bien oublié, parfois même franchement dénigré en raison de son côté un peu complexe et même tarabiscoté, est un album que je conseille à tous les esprits curieux. Sur ses 8 titres (pour 44 minutes), Ray Manzarek, qui introduit chaque morceau par un petit monologue d'une phrase, alterne avec brio entre tous les styles. On a une reprise du Downbound Train de Chuck Berry, très étonnante mais très rock ; on a du jazz-rock sublime de maîtrise (Solar Boat, avec un solo de guitare inoubliable de Carlton) ; on a de la musique du monde, latino essentiellement (He Can't Come Today, Oh Thou Precious Nectar Filled Form (Or) A Little Fart), on a un instrumental totalement incroyable et proto électro, The Moorish Idol, dont le titre est une allusion à peine déguisée au défunt chanteur des Portes ; on a le morceau-titre, enivrant, avec sa basse inoubliable et son chant habité (You shine the mind no fear no time/The dream, the Sun, the One !). L'ensemble de l'album est certes un peu abscons au premier abord, un peu élitiste, un peu trop du genre se prend au sérieux, mais on a aussi, parfois, des passages très second degré, presque grotesques, à la Monthy Python, Bonzo Dog Doo-Dah Band ou Cheech & Chong. Il est difficile de pleinement apprécier ce disque au départ, car on a du mal à voir où Manzarek veut aller, et nous emmener. Ce n'est qu'au bout de quelques écoutes que l'on commencera à aimer The Golden Scarab, un des albums les plus fous de son époque, et qui sera suivi, la même année, d'un deuxième album solo (après celui-là, Manzarek s'arrêtera pendant une dizaine d'années) au titre imbitable et à la qualité correcte mais pas aussi exceptionnelle que le précédent opus, The Whole Thing Started With Rock'n'Roll And Is Now Totally Out Of Control. Un deuxième album dont une partie des chansons (Whirling Dervish, notamment) seront proposées en bonus-tracks sur des éditions CD de The Golden Scarab, car il faudra attendre pas mal de temps avant qu'il n'ait, lui aussi, droit à son édition CD. Et pas sur un label important, de plus, ce qui n'est pas grave car c'est pas comme si le grand public avait quelque chose à faire de Manzarek en solo... 

FACE A
He Can't Come Today
Solar Boat
Downbound Train
The Golden Scarab
FACE B
The Purpose Of Existence Is ?
The Moorish Idol
Choose Up And Choose Off
Oh Thou Precious Nectar Filled Form (or) A Little Fart