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Avant ce disque, Deep Purple, c'était rien, ou presque rien : quatre albums n'ayant pas vraiment ameuté les foules. Shades Of Deep Purple, The Book Of Talyesin, Deep Purple. Trois albums de hard-rock assez psychédélique, plutôt daté, pas de mauvais albums (encore que le premier cité ne soit pas topissime), mais rien de vraiment remarquable. De belles pochettes, en revanche, pour les deux derniers. Et le groupe change de personnel, recrutant le chanteur Ian Gillan notamment, Deep Purple entre, en 1969, dans sa mythique formation dite MkII, et sort un live enregistré au Royal Albert Hall, Concerto For Group And Orchestra, essentiellement une oeuvre de leur claviériste Jon Lord, un assemblage entre orchestre symphonique et prestation rock. Un des premiers crossovers entre rock et musique classique, et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça n'a pas vraiment marché, l'album ayant été un bide aussi bien commercial qu'artistique, et le groupe, dans une situation assez déplorable. La consigne est alors claire, chez EMI/Harvest (leur maison de disques ; ils ne fonderont la leur qu'en 1972, Purple Records) : le prochain album doit être un succès, ou alors c'est la porte. Ritchie Blackmore (guitare et mauvais caractère) remotive ses complices (Roger Glover à la basse, Ian Paice à la batterie, et j'ai déjà cité les autres), qui vont littéralement se sortir les doigts avec de gros plop bien audibles et accoucher, sous la houlette du producteur Martin Birch (remercié dans les notes de pochette comme étant le catalyseur du groupe), d'un disque majeur.

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Anglais comme c'est pas possible, avec tout ce que ça implique de fierté, de prétention et de suffisance, ils se foutent sur la pochette à la place des Présidents sur le fameux Mont Rushmore, et appellent leur album In Rock : 'dans le rocher', évidemment. La pochette est double (les paroles, des photos individuelles et les notes de pochette ornent l'intérieur), on a la même illustration des deux côtés de la pochette, et le grain de carton est glacé, luxueux. Pour un groupe alors plutôt mineur, n'ayant pas vraiment connu le succès et que sa maison de disques imaginait alors virer rapidement faute de rendement, c'est assez inhabituel et même inouï. Ne comprenant que 7 titres (pour un total de 42 minutes tout de même : un des morceaux dépasse les 10 minutes), In Rock sera catapulté par un single à succès qui ne se trouve pas sur l'album, méthode habituelle de l'époque. Le single (placé en bonus-track sur le CD), c'est Black Night. Placée  sur l'album, cette chanson n'en aurait pas été le sommet, loin de là, même. Ce n'est pas une mauvaise chanson, mais l'ensemble de l'album lui est vraiment supérieur. Il est la plupart du temps (tout le temps ?) considéré comme un des meilleurs albums de l'histoire du rock, pas du hard-rock, non, mais du rock, tout simplement, et je dois dire que c'est totalement mérité et justifié. In Rock tabasse grave, comme on dit, et fait partie, aussi, évidemment, des sommets du groupe. Machine Head, Burn et le live Made In Japan ne sont pas loin derrière. Cet album est une prouesse absolue qui démarre sur les chapeaux de roue avec  un Speed King certes pas original (les paroles citent allègrement des standards du rock - surtout - et du blues, Lucille, Tutti Frutti, The House Of Blue Light, Good Golly Miss Molly...) mais ô combien jouissif. Après une intro assez chaotique, le morceau délivre la marchandise avec férocité, suivi par un Bloodsucker tout sauf mineur et, en final de la face A, les 10 minutes de cette histoire d'un perdant, qui sait, peut-être vous (dixit les notes de pochette), j'ai nommé Child In Time, popularisé ces derniers temps par une publicité pour du parfum. Indescriptible chanson au parfum oriental (les claviers) et qui, en live, voir Made In Japan, sera un moment de totale puissance.

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Glover, Gillan (en bas), un Blackmore hilare comme d'habitude, Lord (en bas), Paice

La face B s'ouvrait sur une furie guitaristique ayant probablement ébourrifé les premiers fans de Blackmore (il n'est certes pas aussi rapide qu'Alvin Lee de Ten Years After, mais tout de même !), Flight Of The Rat, qui est juste grandiose. Puis deux morceaux qui, au départ, semblent inférieurs au reste, Into The Fire et Living Wreck, mais n'en demeurent pas moins de très bonnes chansons de hard-rock qui envoient sévère. Ian Gillan, sur ces deux titres, est au moins aussi époustouflant que sur le reste de l'album, mais il est vrai que comparé à Child In Time ou Speed King, ben, c'est un tantinet moins immense ! Hard Lovin' Man, encore une vraie prouesse achève l'album sur 7 minutes de tuerie et ne donne envie que d'une chose : remettre le couvert, illico presto, remettre l'album sur la face A et réécouter tout l'album de A à Z. In Rock est un album remarquable, produit bien comme il faut, doté de chansons tuantes, d'une pochette géniale et inoubliable, interprété à la perfection. Le groupe est sauvé, l'album cartonne, Deep Purple devient dès lors totalement hype, et ça va durer pendant une grande partie des années 70. Hélas cependant pour le groupe, il ne parviendra pas vraiment à récidiver le coup d'éclat de cet album avec le suivant, Fireball (1971), nettement moins bon malgré quelques bons morceaux (No One Came, The Mule qui, en live, sera prétexte à un solo de batterie, et le morceau-titre). Il faudra attendre Machine Head, un peu plus tard au cours de cette même année, pour que le groupe revienne au sommet, l'album en question étant même souvent considéré comme supérieur à In Rock. Pour ma part, je ne sais pas, j'hésite vraiment, Machine Head est certes génial, mais sa production un peu nickelée et écrasée (vu les conditions d'enregistrement, on ne peut pas leur en tenir rigueur) m'énerve un peu, des fois. Et puis, In Rock est si jouissif, si expéditif... 

FACE A
Speed King
Bloodsucker
Child In Time
FACE B
Flight Of The Rat
Into The Fire
Living Wreck
Hard Lovin' Man