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 La fameuse trilogie du fossé... Trois albums faits par Neil Young entre 1973 et 1974, sortis entre 1973 et 1975. Trois albums incroyablement déchirés, sombres, dépressifs, anticonformistes, extrémistes. Le premier, je l'ai réabordé récemment, c'est Time Fades Away, un live sorti en 1973, un disque court (34 minutes) mais intense, certes à moitié rongé par une qualité audio quelque peu rugueuse, mais cet enregistrement live, entièrement constitué d'inédits (L.A., la chanson-titre, Last Dance, Yonder Stands The Sinner...), enregistré par un Neil Young dans un état épouvantable (alcoolique, en état de rage totale, dépressif au possible aussi), est remarquable. Hélas, ayant quasiment renié le disque, n'appréciant pas du tout d'y repenser car ça lui remémore de biens mauvais souvenirs (sur son état d'alors...), Neil n'a jamais fait publier Time Fades Away en CD, et si ce n'est dans le futur volume 2 de ses Archives (coffret annoncé, mais on ne sait pas quand il sortira), pour lequel il a annoncé la présence de l'album, Time Fades Away, hélas, ne risque pas de se retrouver en CD dans l'immédiat. Les fans gueulent depuis longtemps, rien n'y fait. En plus, malgré la hausse de vente des vinyles (sans cesses réédités), l'album n'a pas non plus été réédité sous ce format... Deuxième volet de la trilogie, Tonight's The Night, album studio enregistré dès la fin de la tournée 1973 (à la base la tournée Harvest), mais que Reprise Records, maison de disques du Loner, ne sortira qu'en 1975. Le dernier volet de la trilogie est On The Beach, enregistré et sorti en 1974 (ce n'est qu'en 2003 que Neil acceptera enfin de le sortir en CD). Ce n'est qu'une fois que Neil aura, en 1975, enregistré et sorti le très rock et relativement léger Zuma que sa maison de disques l'autorisera enfin à sortir Tonight's The Night dans la foulée. Pourquoi ?

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Parce que cet album (Tonight's The Night) est d'une noirceur telle qu'il en est flippant, le plus souvent. Un peu comme Neil à l'époque, voir la photo de pochette de l'album, celle présente ci-dessus, celle présente un peu plus bas dans l'article (et qui est issue du même concert que celle de la pochette de l'album et de la photo ci-dessus, d'ailleurs ! En tout cas, même tenue pour le Loner). Cheveux longs (pas une révolution pour le Loner), barbe et moustache, lunettes noires, allure mansonienne absolue. Sur la photo de pochette, on croirait voir un prédicateur allumé en plein sermon, doigt levé. On imagine une consommation éclairée d'alcool et de drogues... en effet. Totalement miné par la mort par héroïne de Danny Whitten (ami personnel et guitariste de son groupe Crazy Horse, mort en 1972, Neil l'avait viré pour addiction, et Whitten mourra d'OD le lendemain, avec la dose achetée par le pognon que Neil lui avait filé avec mépris) et d'un de ses roadies, Bruce Berry (en 1973, pendant la tournée), Neil déprime totalement, s'autoravage même. Il décide, aussi, de tout balancer dans ses chansons, de faire catharsis au plus vite. Enregistrant cet album dans un perpétuel brouillard de tequila et de coke, généralement de nuit, avec un Crazy Horse encore sous le choc (et avec la participation du guitariste Nils Lofgren, futur membre du E-Street Band de Springsteen dans les années 2000), le Loner, souvent, sur ce disque, sonne comme un homme carbonisé, à genoux, rampant même, il gémit, annonne ses textes d'une petite voix, il lui arrive même de chanter faux. Une des chansons, la bien-nommée Borrowed Tune ("Mélodie empruntée"), reprend littéralement la mélodie du Lady Jane des Rolling Stones, Neil ne s'en cache absolument pas, il le dit dans les paroles (mélodie triste au piano, chant douloureux), il est trop niqué pour s'en écrire une à lui, de chanson, et l'a donc empruntée. Noir comme la nuit dans un tunnel non éclairé et désaffecté, Tonight's The Night terrorisera sa maison de disques, on comprend bien pourquoi. Album suicidaire, etc. Chose étrange : ce disque rappelant à Neil de bien mauvais souvenirs est à l'heure actuelle toujours son préféré (et, généralement, celui des fans, et de bien des rock-critics). Marrant qu'il ait quasiment renié Time Fades Away et qu'il chérisse cet opus enregistré peu après, car les deux albums ont aussi dépressifs et extrémistes l'un que l'autre, et véhiculent les mêmes noirs souvenirs !

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Dos de pochette. De gauche à droite : Nils Lofgren (guitare, claviers), Billy Talbot (basse), Ben Keith (pedal steel guitar), Ralph Molina (batterie) et, en arrière-plan, le Loner

Il semblerait que la première édition vinyle de cet album était sous une pochette quelque peu pelucheuse, avec, aussi, dans la pochette, des paillettes, placées de telle sorte que le fait de retirer le disque pour la première écoute les éjecte (un peu histoire de dire youpi, c'est la grosse fiesta avec cet album !, mais est-il nécessaire de préciser que ce n'est pas tout à fait du Sébastien Patoche, ici ?). Dans les notes de pochette (précisément, dans une sorte de lettre) se trouvait un message assez cryptique de Neil, s'excusant auprès de ses auditeurs car les personnes auxquelles il fait allusion dans les chansons ne leurs sont pas connues : I'm sorry. You don't know these people. This means nothing to you. Dans l'insert se trouvait donc une lettre écrite à un certain Waterface, ce qui restera longtemps cryptique, là aussi, jusqu'à ce que Neil Young dise un jour qu'en réalité, c'était une sorte de fausse lettre écrite à lui-même, une sorte de lettre de suicide sans passage à l'acte ensuite (la lettre se trouve plus bas). On a aussi un long article de magazine écrit en néerlandais, au sujet d'un concert donné par le Loner en 1973, et écrite, donc, par un journaliste batave. Neil l'a laissée dans la langue de Rutger Hauer tout simplement parce qu'il ne comprenait pas un traître mot de ce qui s'y trouvait, et que cela voulait, quelque part, représenter son état global de l'époque : dans un tel état, miné comme il pouvait alors l'être, tout semble être du néerlandais, on ne comprend plus rien, on est dans un autre monde. On a aussi, dans l'insert vinyle (hélas, non reproduit dans le livret CD...), des bribes de crédits de pochette de l'album On The Beach (enregistré certes après Tonight's The Night, mais, je le rappelle, sorti avant), notamment des paroles pour une chanson toujours inédite, Florida. Comme on le voit, entre la pochette noir d'encre, l'ambiance dépressive et cet étonnant insert avec article en néerlandais, paroles d'une chanson inexistante en audio et lettre étrange auto-adressée, Tonight's The Night se pose là comme étant un disque vraiment spécial. Précisons enfin que sur les run-out grooves (les sillons vierges en fin de face) de l'édition originale étaient gravés les mots Hello Waterface sur la face A et Goodbye Waterface sur la face B...

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La Waterface letter. BB : Bruce Berry ? Sambo : Danny Whitten ?

Neil Young a choisi d'ouvrir et de clore son album par la même chanson, Tonight's The Night. Si la seconde version est terriblement destructurée, encore plus sombre que la première, avec un Loner pire que sur le fil (il ne tient plus que par une mèche de cheveux, à l'entendre), la première n'est pas mal non plus dans le genre. Neil choisit de commencer par parler de Bruce Berry, son roadie mort d'overdose, et que l'Histoire du Rock n'aurait évidemment pas retenu s'il était encore en vie ou mort à une autre époque et d'une autre manière. Bruce Berry was a workin' man... Danny Whitten, lui, n'est pas cité dans la chanson, ou alors j'ai loupé un truc, mais Neil lui rend hommage en insérant, vers la fin de la face A, Come On Baby Let's Go Downtown, un rock endiablé issu d'un concert donné avec Crazy Horse en mars 1970 au Fillmore East (le Live At The Fillmore East, sorti dans la série des Neil Young Archives, propose d'ailleurs la version complète, non éditée, plus longue mais pas de beaucoup, de ce morceau), et bien entendu, Whitten joua ce soir avec Crazy Horse, il en faisait partie, il tient même le chant avec Neil, en contrepoint (et guitaristiquement parlant, lui et Neil se livraient à de beaux duels sur des titres comme Down By The River ou Cowgirl In The Sand). Ce morceau capté live et datant des temps anciens est le seul passage vraiment gai de l'album, normal, il date des beaux jours, Whitten vivait, il n'était pas accro à la horse (ou alors si, il l'était, mais ça n'était pas encore devenu dramatique). Le reste de l'album est terrifiant : New Mama est chantonné d'une petite voix triste, fatiguée ; Speakin' Out et Mellow My Mind, Tired Eyed aussi (et la seconde version du morceau-titre) ont vraisemblablement été enregistrées un (ou des) soir(s) où Neil était totalement déchire-man ; Borrowed Tune, on l'a dit, est un calque des Cailloux, calque éhonté mais reconnu, assumé (et une belle chanson) ; Roll Another Number (For The Road) (quand Neil propose de s'en rouler un autre pour la route, on sait évidemment de quoi il parle) et Albuquerque rejouent la carte de la folk song bien ancrée dans ses racines, mais avec ce petit quelque chose en plus qui rendent ces chansons vraiment sinistres (la voix !) ; World On A String est furax, quasiment grunge avant l'heure, cet album, d'ailleurs, ainsi que Time Fades Away, auront un profond retentissement dans les années 90, époque de Nirvana, Alice In Chains, Pearl Jam et Screaming Trees...

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Une chanson plus que les autres, ici, marque l'auditeur : Tired Eyes. Présente, comme Tonight's The Night, sur la triple compilation Decade de 1977 (sur laquelle on trouvera aussi deux titres de On The Beach, mais aucun de Time Fades Away), la chanson, enregistrée par un Loner bourré et au fond du fond du fond du fond du trou (lequel semble d'ailleurs tout au fond d'un autre trou sans fond), elle n'est vraiment pas à écouter le matin en se beurrant une tartine ou en regardant couler le jus dans la cafetière. Ni le soir avant d'aller se coucher. On reprochera apparemment au Loner un ou deux raccourcis faciles et douteux, parler d'un règlement de comptes entre dealers dans un parking et de personnes crevant d'overdoses, si les deuxièmes sont des morts regrettables, les premières, les dealers s'entretuant, franchement, on ne va pas les plaindre. Neil semble atterré par ces morts, sans faire de distinction. Le mantra de la chanson, que Neil utilisera dans sa lettre à Waterface dans l'insert de pochette, reste longuement en mémoire, marmonné ou glapi par un Loner dévasté : Please take my advice... Une grande chanson malade. Et un grand disque malade, aussi. 45 minutes (tout rond !) de noirceur absolue, un album parfois dérangeant, parfois angoissant, toujours dépressif. Et, oui, aussi, c'est un des sommets de Neil Young. Il faut, cependant, l'écouter attentivement, plusieurs fois, ce n'est pas en une écoute qu'on apprécie Tonight's The Night. A la première écoute, je n'ai pas vu en quoi le disque était aussi immense et sombre. Progressivement, c'est venu. Depuis, ce disque, le Pornography des années 70 en quelque sorte, a vraiment pris tout son sens pour moi, il n'en devient que plus intéressant, plus marquant. Essentiel, donc.

FACE A

Tonight's The Night

Speakin' Out

World On A String

Borrowed Tune

Come On Baby Let's Go Downtown

Mellow My Mind

FACE B

Roll Another Number (For The Road)

Albuquerque

New Mama

Lookout Joe

Tired Eyed

Tonight's The Night - Part II