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 La country, c'est lassant, à la longue. Boum-tchik-boum-tchik-boum-tchik-boum... Mais ça a donné de grandes chansons, et de grands albums : les deux premiers (et uniques) albums solo de Gram Parsons (GP et Grievous Angel), Stardust et Shotgun Willie de Willie Nelson... et deux lives remarquables de Johnny Cash, sortis en 1968 et 1969, deux lives carcéraux, car enregistrés au cours de shows que Cash avait donnés dans des prisons californiennes : At Folsom Prison pour le premier live, et At San Quentin, le plus fameux des deux (mais de peu) pour le second. Ce live, quoi. Il date de 1969, donc, contenait 10 titres à l'époque en vinyle, et les rééditions CD en contiennent beaucoup plus (8 bonus-tracks au minimum pour une édition remastérisée en un seul CD, et une édition collector 2 CD contenant tout le show, y compris ce qui n'était pas chanté par Cash ; mais par sa femme June Carter, ou par Carl Perkins qui participe au live...). 36 minutes environ en vinyle, et la version CD que je possède, celle qui fait 18 titres en tout, dure quasiment une heure. Une heure de bonheur, malgré une ou deux chansons moyennes et trop religieuses (situées en fin de programme ; comme He Turned The Water Into Wine ou The Old Account Was Settled Long Ago) qui me font vraiment préférer la version originale. N'empêche que dans les bonus-tracks, on a des pépites : Ring Of Fire (une de ces chansons religieuses dont je viens de parler, d'accord, mais celle-ci est bonne), Big River, I Still Miss Someone...

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Mais les meilleures chansons sont les 10 de l'album original, un album ayant la particularité d'avoir des bip ! de censure de temps en temps, contrairement au CD, qui ne les possède heureusement plus. La raison ? On était encore assez bien-pensant et cul-serré en 1969, malgré Woodstock et son Fish Cheer de Country Joe McDonald, et Johnny Cash, alias l'Homme en Noir, ne mâchait pas ses mots, et disait ce qu'il avait envie de dire. Ce live a été filmé pour la TV britannique, la chaîne Granada. Au début d'un des morceaux, on entend Cash dire, d'une voix assez énervée mais essayant de rester courtoise, On m'a dit, c'est pour la TV, alors tu te positionnes là, et là, et là, et tu chantes ça, et ça, et ça... Putain, les mecs, ça me fout les boules ! Moi, je suis là pour chanter ce que VOUS, vous voulez que je chante ! Applaudissements très nourris, cris de joie, des taulards qui oublient un peu leur morne quotidien (dans la salle, le réfectoire de la taule, il y avait des courtes peines, des perpète, des tueurs, violeurs, drogués, sans doute des condamnés à mort, aussi, qui sait). Une photo de Cash sera légendaire (ci-dessous), le montrant faire un gros doigt d'honneur à la caméra, qui se trouvait dans son périmètre et l'empêchait de voir son public et de bien se déplacer sur scène. Ambiance. Entre ça et les matons armés dans les miradors, et l'assemblée de prisonniers, pensionnaires de la plus dure prison américaine (californienne, en tout cas)... A noter que dans le clip plus bas, un extrait du show d'époque, on voit Cash, avant de chanter San Quentin pour la seconde fois (car il la chante deux fois, cette chanson, mais j'y reviendrai), boire un coup dans une tasse d'apparence dégueulasse, une timbale de prison. Il fait style de choper un truc dedans, le jette au sol, le piétine (sous-entendu, cette prison est dégueulasse), sous les applaudissements jubilatoires de la foule qui sent que le mec est avec eux.

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Dégage ta putain de caméra de là où t'auras un examen proctologique gratuit !

L'album, en vinyle, s'ouvrait sur une chanson située, sinon, bien plus loin dans le programme original, une reprise du Wanted Man de Bob Dylan. Cash a choisi pas mal de chansons de circonstances : trois d'entre elles, sur le vinyle, parlent de taule, on peut aussi rajouter I Don't Know Where I'M Bound, un des bonus-tracks. Wanted Man est une excellente chanson qui ouvre super bien le bal, la suite n'est pas en reste, on comprend aisément, à l'écoute d'At San Quentin, que ce live, sous sa sublime pochette bleutée (Cash en contre-jour, pris sous un spot - au dos, plusieurs photos du show), sera un des best-sellers les plus imposants de 1969 et la plus grosse vente d'albums de Johnny Cash, et sans doute même de la country en général. Wreck Of The Old 97 est une très bonne chanson, mais c'est la suivante qui met tout le monde d'accord : I Walk The Line. Chanson tellement anthologique, chez l'Homme en Noir, que le film biographique qui lui a été consacré, avec Joaquin Phoenix (excellent film), porte ce titre (sans le 'I'). L'accueil du public carcéral (les taulards, en tout cas, car les matons, à mon avis, passaient plus leur temps, durant le show, à surveiller tout ce gentil monde qu'à savourer les chansons) confine au délire. On annoncerait une amnistie qu'ils seraient à peine plus heureux encore. On passe à Darlin' Companion, chantée en duo avec June, sa femme, une chanson qui me branche moins, mais qui est très bonne. Enfin, la face A se finissait sur Starkville City Jail, chanson assez courte, mais c'est assez long sur le disque, étant donné que Cash, assez bavard sur cecoup, parle et parle pas mal avant de l'entonner ; en tout, 6 minutes et des poussières, chanson comprise ! Une excellente chanson de circonstance.

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Verso de pochette

La face B est encore plus réussie, et s'ouvre sur une chanson composée la veille par Cash, en l'honneur de ce futur concert : San Quentin. Chanson tétanisante, chantée d'une voix blanche de colère, sur cette terrible prison. Paroles dévastatrices qui ont du faire grincer des dents les matons et le personnel administratif de la zonzon, et qui font littéralement jubiler les taulards qui adorent entendre la prison en prendre pour son grade. San Quentin, I hate every inch of you... La chanson est interprétée ici pour la première fois, Cash ne sait pas quel sera son accueil, on le sent fébrile... L'accueil est tellement dithyrambique qu'on lui demande de la rechanter, et Cash ne se fait pas prier, Here's again, San Quentin, just for you. On a donc deux fois la même chanson à la suite sur le live. Rajout de paroles : San Quentin, may you burn and rot in Hell... Hurlements de joie et d'hystérie. Après cette double alve anthologique, A Boy Named Sue, chanson hilarante sur un jeune homme que ses parents, on ne sait pourquoi, ont affublé d'un prénom féminin, surgit, à la liesse générale, les taulards sont apparemment très heureux d'entendre cette chanson. Puis (There'll Be) Peace In The Valley, unique chanson religieuse à se trouver sur l'album original, une chanson avec moult choeurs de la Cash Carter Family. Pas mal, un peu sirupeux. Aucune comparaison possible avec le morceau final, Folsom Prison Blues, anthologique (I shot down a man in Reno, just to watch him die), que le public ordonne quasiment à Cash de chanter, mais rassurez-vous, les tueurs, il l'aurait chantée même sans injonction de votre part, rangez les brosses à dent aiguisées... A noter que sur la réédition CD 18-titres, ce morceau est crédité comme étant un bonus-track CD, ce qui est faux : il se trouve bel et bien sur le vinyle.

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At San Quentin est un live grandiose, anthologique, une collection de chansons indémodables interprétées par un Johnny Cash au cordeau. Les musiciens qui l'accompagnent sont excellents, l'ambiance est prenante (tendue par moments, réjouie dans d'autres ; quand Cash chante ses chansons carcérales, et surtout San Quentin, c'est limite si le public n'est pas au bord de l'émeute, pas contre le chanteur, mais contre la prison ; à côté, A Boy Named Sue les montre hilares et détendus), le son est excellent, le choix des titres est parfait (les bonus-tracks sont bons, mais pas autant que les 10 titres de base ; on voit bien que les meilleurs morceaux ont été sélectionnés pour l'album original). A l'arrivée, un disque majeur, un best-seller mondial qui sera une des plus grosses ventes de 1969, avec Tommy des Who, l'éponyme de Blind Faith, Abbey Road des Beatles et les deux premiers Led Zeppelin. Oui, clairement, anthologique. A noter, en final, que le précédent live zonzonier de Cash, At Folsom Prison de 1968, est lui aussi recommandé, très recommandé, même. L'ambiance y est même encore plus tendue parfois, et on a moins de chansons religieuses. Mine de rien, je lui préfère le plus court (en vinyle) At San Quentin.

FACE A
Wanted Man
Wreck Of The Old 97
I Walk The Line
Darlin' Companion
Starkville City Jail
FACE B
San Quentin
San Quentin (Reprise)
A Boy Named Sue
(There'll Be) Peace In The Valley
Folsom Prison Blues