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 Un disque culte. Clairement. Un disque, aussi, difficile d'accès, étrange, et qui fit beaucoup parler de lui en son temps, à sa sortie en 1971. There's A Riot Goin' On (le titre est une allusion au What's Going On de Marvin Gaye, de la même année) est le cinquième (ou sixième, si on comptabilise le best-of de 1970) album de Sly & The Family Stone, groupe de funk américain (à la musique fortement sous influence rock psychédélique) fondé en 1967 (année de sortie du premier album). En 1969, le groupe, mené par Sylvester 'Sly Stone' Stewart et constitué en grande partie de membres de la famille de Stewart (comme le nom du groupe l'indique), participe au festival de Woodstock, et casse la baraque avec sa performance nocturne qui a bien allumé le feu. En témoigne, présent sur la triple compilation Woodstock : Music From The Original Soundtrack And More (1970) et sur plusieurs autres compilations consacrées au festival, un Medley : Dance To The Music/Music Lover/I Want To Take You Higher de 14 minutes (et encore plus long dans sa version intégrale présente dans le coffret 6 CDs Woodstock 40 de 2009). 1969 est une année importante pour Sly : l'album Stand ! cartonne (et est remarquable), il devient hype... Son addiction aux plaisirs chimiques devient cependant un lourd problème : Sly plonge en effet à corps perdu dans la cocaïne, devient paranoïaque. Il faudra deux ans (soit 1971) pour que le successeur de Stand ! sorte (entre temps, sortira le Greatest Hits, histoire de ne pas se faire oublier), et l'enregistrement de ce successeur, There's A Riot Goin' On, sera ardu, compliqué, cauchemardesque, même.

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Sauf erreur de ma part, pochette alternative pour l'album

Sly, à cause de la came, devient parano, fantasque, lunatique, con-con sur les bords, il a des absences, se met à louper des concerts (pas mal sont annulés, retardés... sur scène, la diva masculine de la funky music, grand amateur de tenues bariolées de mac à la redresse, fait son Amy Winehouse avant l'heure, oubliant des paroles, rechantant une chanson qu'il vient de faire, etc), les prestations télévisuelles, qui se font de moins en moins fréquentes, deviennent de vrais bordels ingérables. Sly engage certains de ses amis comme gardes du corps ; le problème : ce sont des cailleras, et pour certains, avec des affinités mafieuses... Pratique pour se refourguer en coke, moins pratique pour rester populaire quand des fans viennent vers vous et se font violemment repousser par des bodyguards zélés et patibulaires (et douteux). Entre Sly et le groupe, une sorte de fissure se crée, le batteur se barre, les autres se demandent franchement quand le Sly redeviendra ce qu'il était avant. L'enregistrement des 47 minutes de l'album avance, lentement, mais il avance. On se rend violemment compte, à l'écouter, que la coke est un des ingrédients principaux de la mixture de There's A Riot Goin' On : rarement un disque aura semblé aussi poudreux ; comme un rock-critic de Rock'n'Folk (Nicolas Ungemuth pour ne pas le citer...) l'a dit dans un article qui abordait une réédition de l'album, on sent limite la cocaïne remonter dans ses naseaux en écoutant le disque, qui pue la défonce mortifère (textuel) à des kilomètres. Tout en étant incroyable. Sous sa pochette représentant le Star-spangled banner américain en une version un peu remodelée (les étoiles ne sont pas aussi grosses, et sont plus nombreuses ; d'ailleurs, sur la pochette, ce sont des soleils, pas des étoiles), l'album offre 11 titres, même si 12 sont crédités. Mais le morceau-titre, situé en fin de face A, dure la bagatelle de 00:00, autrement dit, rien, il n'existe pas mais est crédité quand même. Sly invente le morceau fantôme. Manière de répondre au Que se passe-t-il ? de Marvin Gaye : Rien, bro', il ne se passe rien... Ou alors, si, une baston se prépare.

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Je peux me planter, mais verso de pochette

Disque paranoïaque, camé, cinglé, malade, mortifère, dépressif comme un jour sans pain et sans Q, There's A Riot Goin' On marque le point de rupture de la carrière de Sly. L'album marchera bien, cependant, mais on s'interrogera sur la santé (physique, mentale) du chanteur, qui yodelle, sur le disque (Spaced Cowboy, qui mérite bien son titre), pousse des cris bizarres (Family Affair, Time, Just Like A Baby...), des onomatopées cheloues (mêmes exemples), et livre des chansons tout sauf gaies (Brave & Strong). Même la musique semble vaporeuse (un orgue éthéré, des cuivres dans le coaltar, un son cotonneux), pourtant, seul Sly était accro à la poudre. Enfin, à ce point. L'album, généreux (47 minutes), aligne cependant des merveilles : Just Like A Baby, Family Affair (qui sortira en single), Poet, Luv'N'Haight, Spaced Cowboy (malgré les yodels énervants de Sly, j'insiste, ils...sont...ENERVANTS) les deux longs Africa Talks To You "The Asphalt Jungle" (plus de 8,30 minutes) et Thank You For Talkin' To Me Africa (plus de 7 minutes ; ce dernier est en fait une resucée d'un ancien titre du groupe, Thank You Falettinme Be Mice Elf Agin), deux jams achevant chacune des faces (même si la A, en fait, se finit sur l'inexistant morceau-titre). Les autres titres sont également bons : Brave & Strong est excellent en ouverture de la face B, Runnin' Away possède des choeurs et cuivres imparables, (You Caught Me) Smilin', faussement gai (le titre), est très bon, Time sent bon la colombienne pura de pura...

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Encore deux lignes et je m'y mets !

Dans l'ensemble, ce disque de 1971, camé comme c'est pas permis, sombre comme la nuit dans un tunnel mal éclairé, paranoïaque comme un diarrhéïque craignant pour son PQ, est une réussite majeure de la musique noire, un disque de référence pour pas mal de futurs albums de soul. Des rappeurs avoueront avoir pioché des bribes de tel ou tel morceau pour leurs morceaux à eux, l'album fera aussi le bonheur d'auditeurs blancs qui apprécieront cette prise de risques bien éloignée des sucreries Motown type Ain't No Mountain High Enough... Album épique (il est d'ailleurs sorti sous le label du même nom, Epic, qui hébergera les Jacksons, notamment), There's A Riot Goin' On est un classique absolu de la musique, un chef d'oeuvre, et s'il est vrai qu'il n'est pas facile d'accès, il mérite vraiment l'écoute. Dommage, cependant, que Sly yodelle aussi lourdement sur Spaced Cowboy, sans cependant parvenir à nous faire croire ne serait-ce qu'une couillette de seconde qu'il serait la réincarnation d'un Tyrolien... Unique faute de goût d'un disque malade et incroyable. En meilleure forme, Sly aurait-il fait le même disque ? Clairement pas. Aurait-t-il été meilleur ou pire ? Impossible de le dire. Tel qu'il est, il me plaît, comme le dit cette vieille chanson.

FACE A
Luv 'N' Haight
Just Like A Baby
Poet
Family Affair
Africa Talks To You "The Asphalt Jungle"
There's A Riot Goin' On
FACE B
Brave & Strong
(You Caught Me) Smilin'
Time
Spaced Cowboy
Runnin' Away
Thank You For Talkin' To Me Africa