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On aime ou on n'aime pas le rock progressif. Si certains albums du genre peuvent plaire à tout le monde, même aux anti-prog (souvent, les albums de Pink Floyd, ou bien le In The Court Of The Crimson King de King Crimson, voire Aqualung de Jethro Tull), la plupart du temps, c'est vraiment clivant. Parlez de Genesis à un anti-prog, il va grimacer. Parlez-lui de Yes, et il cherche à s'enfuir. Parlez-lui d'Emerson, Lake & Palmer et là, essayez de fuir, car il se pourrait bien qu'il cherche à vous tuer. C'est comme ça, on n'y peut rien. Là, je vais sans doute vous faire fuir, mais je vais parler de Yes. Et en plus, d'un de leurs albums (si ce n'est leur album) les plus extrémistes : Tales From Topographic Oceans. Yes a démarré sa carrière en 1968, leur premier album, éponyme, date de 1969. Ni lui ni le second (Time And A Word en 1970) ne resteront dans les annales. A partir du troisième opus, The Yes Album en 1971, le guitariste Steve Howe déboule, et le son du groupe (déjà porté par la voix si magnifique, et aigüe, de Jon Anderson), va changer. Encore plus en 1971 avec le quatrième opus Fragile, premier à bénéficier des claviers de Rick Wakeman (pas encore membre, juste invité) et d'une pochette signée Roger Dean, qui va devenir indissociable du groupe (et même du rock progressif). Close To The Edge, en 1972, marque une étape cruciale. Aujourd'hui encore, l'album reste intouchable, un joyau absolu de 3 titres (dont un de, évidemment, une face entière) que le groupe jouera en totalité en live : le triple live YesSongs de 1973 en est la preuve (un excellentissime live, malgré une production un peu moyenne).

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Verso de pochette

Au cours de la tournée, le groupe perd son batteur, le légendaire Bill Bruford, parti rejoindre King Crimson, et engage Alan White (ancien collaborateur lennonien). Le reste du groupe est inchangé : Anderson, Howe, Wakeman et le bassiste Chris Squire. C'est cette formation qui va, sous la houlette du producteur Eddie Offord, enregistrer cet album, entre juillet et octobre 1973, qui sortira en fin d'année (après le triple live). Tales From Topographic Oceans. Double album, sorti sous une des plus magnifiques pochettes de Roger Dean. L'album est toujours double en CD, vu qu'il dure 81 minutes. Pour seulement 4 titres, un par face. Quand je disais que cet album était le plus progressivement extrémiste du groupe, je n'exagérais rien, d'autant plus que l'album est conceptuel. Jon Anderson venait de lire l'autobiographie du yogi Paramahansa Yogananda (1893/1952), dans lequel il (le yogi) explique tout son cheminement spirituel intérieur. Pour Anderson, c'est clair : il faut à tout prix parler de ça. Il s'en explique dans un texte situé, avec les paroles, dans l'intérieur de pochette. Apparemment, certains membres du groupe (pas Steve Howe, qui a participé activement à l'écriture des morceaux) n'étaient pas particulièrement chaud-bouillants pour un album conceptuel sur la méditation et la recherche du 'moi' intérieur, Rick Wakeman, notamment, partira après la tournée (il reviendra en 1977 au moment de l'enregistrement de Going For The One mais sera remplacé, pour l'album suivant, Relayer en 1974, par le suisse Patrick Moraz), il en avait marre, marre de chez marre de jouer, chaque soir, ces longs morceaux sur scène. Je le rappelle, chaque titre, ici, dure 20 minutes. Enfin, pas vraiment, le troisième, The Ancient - "Giants Under The Sun" (chaque titre possède un sous-titre) ne dure que 18 minutes, et le quatrième et dernier, Ritual - "Nous Sommes Du Soleil" (oui, un sous-titre en français, mais c'est la seule phrase prononcée dans la langue de Molière par Anderson, de tout l'album) dure, elle, 22 minutes, pour contrebalancer la courte durée du précédent morceau.

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Intérieur de pochette gatefold

C'est difficile d'entrer dans cet album, rapport non seulement à la durée éreintante des morceaux mais aussi à leur excessive verbiosité, les paroles sont imposantes et ont un sens. Alors oui, effectivement, on peut écouter Tales From Topographic Oceans avec un strict plaisir auditif, sans se concentrer une couille de seconde sur les paroles (si on ne pige pas l'anglais, ce qui n'est pas mon cas, ça peut aider), en se concentrant uniquement sur les mélodies, et de ce point de vue-là, chaque morceau comprend son lot de grands moments, des envolées progressives (forcément), de belles parties de guitare, des claviers sublimes, des vocaux magnifiques. Tendus (la guitare de The Ancient) ou mélodiques (l'intro en mantra de The Revealing Science Of God - "Dance Of The Dawn"), les morceaux de cet album de Yes sont parmi les mieux structurés du groupe. Oui, c'est long, très long parfois (The Remembering - "High The Memory" est probablement le moins époustouflant des morceaux ici, le seul pour lequel la durée de 20 minutes se fait vraiment sentir), c'est aussi très prétentieux, pompier, même pour du rock progressif, on n'est pas loin des délires néo-classiques auto-suffisants d'Emerson, Lake & Palmer ici... Mais comme je l'ai dit en intro, si on n'aime pas le rock progressif, aucune chance d'aimer cet album, déjà qu'il fait un peu polémique autour des fans, certains jugeant que c'est un des meilleurs, si ce n'est le meilleur album de Yes, et d'autres pensant que l'album est un gloubiboulga infâme, terriblement chargé et long comme un jour sans TV dans la Creuse profonde, un disque qui, comme le Brain Salad Surgery d'ELP (sorti la même année), symbolise tellement bien le rock progressif qu'il en est une sorte de caricature. Je peux le comprendre, car 4 titres conceptuels de 20 minutes, franchement, fallait le faire ! Mais une fois qu'on a passé le cap des deux-trois premières écoutes, et à condition de ne pas l'écouter trop souvent, Tales Frop Topographic Oceans se révèle progressivement, et s'impose au final comme un des magnum opus de Yes. Le point d'orgue de leur période dorée (1971/1974), certes très chargé et un peu prétentieux, mais si beau, en même temps...

FACE A
The Revealing Science Of God - "Dance Of The Dawn"
FACE B
The Remembering - "High The Memory"
FACE C
'The Ancient' - "Giants Under The Sun"
FACE D
Ritual - "Nous Sommes Du Soleil"