Rock Fever

24 novembre 2014

"Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus" - Spirit

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J'ai eu pendant longtemps une relation schizophrène avec cet album. Je m'explique : j'ai pendant longtemps voulu, à tout prix, l'aimer, essayer de l'aimer, mais rien à faire, je n'arrivais pas à totalement me plonger dedans, il y avait un truc qui faisait que je ne parvenais pas à apprécier son écoute. Il s'agit en l'occurrence du quatrième album de Spirit, groupe de rock américain fondé en 1967, mené par le guitariste/chanteur Randy California et son beau-père (il a épousé en secondes noces la mère de Randy), le batteur Ed Cassidy (mais c'est surtout California qui gérait le groupe). Sorti en 1970, cet album, auquel California (de son vrai nom Randy Craig Wolfe) croyait beaucoup, sera pourtant un beau bide à sa sortie, il sera incompris, les gens passeront totalement à côté. Ce n'est que bien des années plus tard, au moment de sa première édition CD dans les années 90 (en 1996, précisément), que Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus, tel est son nom, commencera à vivre sa nouvelle vie, celle partagée avec d'autres albums tels que Forever Changes (Love), No Other (Gene Clark ; qui devra attendre 2003 pour le CD, lui !) ou les opus de Nick Drake : la vie d'un album-culte vénéré par des fans de plus en plus nombreux, et par des rock-critics ayant considérablement révisé leurs positions à son égard. Ce n'était pas gagné, et pourtant, cet album aurait pu, et surtout aurait du être immense, à sa sortie en 1970 : production éclatante signée du grand pote de Neil Young, David Briggs (il supervise la production globale de l'album, mais pas mal de morceaux sont, sinon, produits par Bob Irwin), interprétation ahurissante, morceaux d'enfer et très variés... Même la pochette, une photo très psychédélique, colorée et déformée des membres du groupe dans un cadre dentelé sur fond blanc (Ed Cassidy est le chauve à la tête peinturlurée, au fait, et California arbore de belles bacchantes, comprendre, moustaches), assure. Le verso (un homme allongé au milieu de bouteilles sans doute vides, photo en négatif) est chelou. Le titre est étrange également, en allusion au nombre de morceaux (il y en à douze, comme les rêves du titre) et est aussi, sans doute, une allusion à de la drogue.

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Verso de pochette vinyle (même visuel pour la réédition CD)

Pendant longtemps, donc, je n'ai pas réussi à accrocher à l'univers bigarré, hétéroclite (d'une chanson à une autre, on passe d'un morceau assez Motown dans l'âme à un petit délire psyché un peu inquiétant et sans paroles, pour ensuite arriver à du pur rock bien électrique et furax...) de cet album pourtant majeur, et je le savais, de Spirit. A force d'écoutes, et après, surtout, avoir laissé mariner ce disque dans son boîtier pendant environ deux ans sans y toucher (avant, donc, de décider de revenir dessus), j'ai fini par avoir raison de Twelve Dreams..., ou plutôt, Twelve Dreams... a eu raison de mon ancienne opinion à son égard. Sans aller jusqu'à dire que ce disque m'est devenu aussi indispensable que Get Up With It, No Other, Chinese Democracy, Band On The Run, Obscured By Clouds, Reflektor ou Physical Graffiti (on tient ici clairement mes grands disques de chevet), il est devenu un album que je revisite aisément, agréablement, et relativement fréquemment, aussi. Hier matin, d'ailleurs. Le mois dernier, aussi. J'ai d'ailleurs eu envie de réaborder le disque après cette double réécoute, dont acte. Il est donc maintenant temps d'en parler vraiment, et tout d'abord, citons les membres du groupe, les autres membres du groupe je veux dire (j'ai déjà cité California et Cassidy) : Mark Andes à la basse et au chant occasionnel ; Jay Ferguson aux percussions et claviers, chant occasionnel ; John Locke aux claviers, et direction artistique. En plus de sa guitare (ayant collaboré avec Hendrix, il posède un style guitaristique très proche du sien, parfois), Randy California joue aussi, parfois, de la basse. Voilà. L'album dure 39 minutes, pour, donc, 12 titres. L'album s'ouvre sur Prelude - Nothin' To Hide, qui met d'emblée les choses au clair (de lune à Maubeuge), on n'est pas là pour se marrer, ça va envoyer le bois. Refrain fédérateur, guitare en feu, ambiance parfaite, impossible de ne pas aimer (c'est d'ailleurs une des rares chansons de l'album que j'ai toujours aimé, même à l'époque maintenant lointaine où l'album m'emmerdait plutôt qu'autre chose). Nature's Way, hymne écolo, deviendra par la suite LA chanson de Spirit, et se paie le luxe d'être encore plus belle et réussie. Trop courte, elle culmine à 2,30 minutes pour laisser la place à un morceau plus pépère, Animal Zoo. Moins marquante, cette chanson est cependant bien sympathique.

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Intérieur de pochette vinyle

Le sublimissime Love Has Found A Way, immédiatement suivi de la minute de Why Can't I Be Free ?, remettent les pendules à l'heure, avant le grand morceau achevant la face A, Mr. Skin, chanson apparemment en hommage plus ou moins direct à Ed Cassidy, le batteur du groupe et beau-père de Randy, son alter-ego, avec qui Randy va pendant longtemps continuer l'aventure Spirit (parfois sous le nom de Kaptain Kopter & Commander Cassidy). Cassidy est mort en 2012, à un âge plutôt canonique (quasiment 90 ans), tandis que, j'avais oublié de le dire jusqu'à présent, California est mort, lui, en 1997, noyé dans le Pacifique en tentant de sauver la vie de son fils de 12 ans, Quinn, qui se noyait aussi. Quinn a survécu, pas son père, le drame a eu lieu à Hawaii, où la famille California vivait. Une mort héroïque et tragique. Bon, maintenant que j'ai bien plombé l'atmosphère, revenons à l'album. Mr. Skin, donc, chanson au climat très cuivresque (la chanson quelque peu Motown dont je parlais plus haut, la voilà !), au refrain parfait, aux vocalises entêtantes en forme de na na na na na... La face A se termine sur ce petit triomphe hélas trop méconnu. En 1973, cette chanson entrera dans les charts en single, à la 92ème place, ce qui n'est pas une place remarquable, on est d'accord, mais bon, elle est quand même entrée dans les charts. Initialement, Nature's Way fut le single promotionnel de l'album, en 1970, et Mr. Skin en était la face B (Nature's Way aussi entrera dans les charts, au fait, mais à une place moins bonne encore, la 111ème, ce qui est difficilement compréhensible vu la qualité du morceau).

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La face B s'ouvre sur Space Child, instrumental remarquable et quelque peu étrange, avec un piano entêtant et des effets psychédéliques du meilleur effet, et avec, aussi, une fausse fin avec reprise de mélodie. Bizarre et quelque peu oppressant, ce morceau laisse place au dévastateur When I Touch You, sans doute, au final, le meilleur morceau de l'album, oui, devant Nature's Way et Mr. Skin (et encore un morceau qui n'est pas encore cité, car il n'apparaît, sur le disque, que plus tard). Ici, la guitare de Randy California est tout simplement butante, ce morceau est digne du meilleur de Deep Purple ou de Led Zeppelin, bref, c'est quasiment du hard-rock. On peut le dire : cet album date de 1970 (sorti en novembre, enregistré en une période assez longue, entre avril et octobre, soit plus de six mois !), mais certains de ces morceaux, et notamment When I Touch You, sonnent comme s'ils étaient plus récents que lui, ils sonnent éternels, intemporels. Ce disque a 44 ans, il sonne comme s'il avait été fait demain, parfois (je le redis, la production est immense, prismique, sublime, presque trop belle, en fait). Après ce sommet, Street Worm arrive, morceau étrange et vraiment excellent. Mais c'est la triplette finale qui met à genoux : Life Has Just Begun, assez sautillant et léger ; Morning Will Come, assez imprégné de soul par moments, et trépidant ; et l'ultime sommet de l'album (la chanson dont je parlais plus haut en refusant alors de la citer, pour garder le suspense), ce Soldier sublime et envoûtant, lent, languissant même, avec ses vocalises se perdant dans le mix. L'ultime rêve du Docteur Sardonicus se termine ici, difficile alors de ne pas avoir envie de remettre le couvert... Au final, cet album est un triomphe de la volonté (croyez-moi, les six mois d'enregistrement ne se sont pas passé de la meilleure des manières, entre un accident de California, des tensions internes, des soucis de production...), et un des sommets de l'histoire du rock. Qu'il soit, au final, aussi peu connu des masses est une sorte d'affront que je vous propose, séance tenante, de réparer. On trouve ce disque assez facilement maintenant (surtout sur le Web), et à un prix généralement correct, alors qu'attendez-vous de plus ? Oui, oui, je sais, on est dimanche aujourd'hui, mais avec un peu de chance, demain matin, ça sera lundi, et le lundi, les magasins sont ouverts ; vous n'avez plus aucune excuse, donc ! 

FACE A

Prelude - Nothin' To Hide

Nature's Way

Animal Zoo

Love Has Found A Way

Why Can't I Be Free ?

Mr. Skin

FACE B

Space Child

When I Touch You

Street Worm

Life Has Just Begun

Morning Will Come

Soldier


23 novembre 2014

"Way To Blue: The Songs Of Nick Drake"- Collectif

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Le 25 novembre prochain, cela fera très exactement quarante ans que Nick Drake nous a quitté. À l'époque, ils étaient peu nombreux à croire à son talent, et le jeune chanteur est mort pauvre, seul, après avoir laissé derrière lui trois albums, et une poignée de chansons. 40 ans après, nick drake est reconnu, à très juste titre, comme un des musiciens folk les plus importants du xxe siècle, aux côté de leonard cohen, tim buckley, ou bien évidemment bob dylan. Son histoire tragique et sa musique teintée de poésie et de mélancolie à influencé de nmbreux artistes, dont robert smith des cure, qui a choisi le nom de son groupe après avoir écouté la chanson Time Has Told Me. Et même encore aujourd'hui, sa musique continue d'être jouée un peu partout dans le monde. Ses albums ayant déjà été abordés sur le blog par clash, et d'une manière remarquable, j'ai préféré vous parler aujourd'hui d'un disque sorti cette année: Way To Blue- The Songs Of Nick Drake. Je tiens à vous le dire tout de suite, ça n'est pas une énième compilation ou un album posthume, mais un tribute album. Il en existait déjà avant la sorti de ce disque, mais étant le plus récent c'est celui là que j'ai choisi de chroniquer.

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Tout d'abord, sachez que les artistes présent sur cette compilation ne sont clairement pas des artistes connus du grand public: Luluc, Scott Matthews, Green Gartside, Lisa Hannigan ou encore Teddy Thompson, ces noms ne vous disent sûrement rien du tout, à moins que vous ne soyez incollable en matière d'artistes folk-pop indépendant, ou alors c'est que vous avez déjà ce disque en votre possession. Au choix. Parlons maintenant de la musique: ce disque est composé de quinze chansons, toutes des compostions de drake évidemment, et dont les versions originale se retrouvent sur les différents albums et compilations officielles de l'artiste. Répondons d'hors et déjà à la question que vous vous posez certainement tous derrière votre écran d'ordinateur, vous qui lisez assidument (du moins je l'éspère) cette chronique: non, aucune de ces reprises ne dépasse les versions originales. Pour autant cet album est- il mauvais? Pire, est-ce un disque qui fait honte au talent (voir au génie) de nick drake? Et bien là aussi la réponse est non! En fait il n'y a ici que deux chansons que je n'aimes pas trop: Which Will par Vashti Bunyan, qui est tout de même correct, et surout Poor Boy par Shane Nicholson, que je n'aime pas trop même dans la version de Drake.

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Mais le reste de ces reprises sont de très bonne facture! Teddy Thompson reprend River Man et Pink Moon (en duo avec Krystle Warren), et livre des versions assez fidèles aux versions originales. Ma préférence va sûrement au groupe Luluc qui interprètent ici deux chansons de manière remarquable: Things Behind The Sun et Fly, deux des plus belles chansons de Nick Drake. Au rayon des originalités on notera une version assez rythmée de Black-Eyed Dog, intérprètée par Lisa Hannigan, une des dernière chansons enregistrée par Nick Drake. On regrettera l'absence de certains classiques du chanteur: Way To Blue, Chime Of A City Clock, Road ou encore Magic (Certaines de ces chansons seront tout de même jouées en live). Mais outre les chansons déjà citées on trouve sur ce disque, entre autre, Pink Moon, The Day Is Done, River Man ou encore Parasite, excusez du peu. Voilà, pardonnez moi la briéveté de cette chronique mais je ne vois pas vraiment quoi dire de plus à propos de ce disque. Je peux seulement vous conseiller de l'écouter. Certe il ne vous boulversera pas comme les albums de nick drake ont sûrement dût vous boulverser, mais il vous fra passer tout de même un agréable moment, et il a le mérite de rendre un hommage sincère à un artiste trop peu connu de son vivant. 

Things Behind The Sun- Luluc

Place To Be- Scott Matthews

Fruit Tree- Green Gartside

Poor Boy- Shane Nicholson

Time Has Told Me- Krystle Warren

Parasite- Robyn Hitchcock

One Of These Thing First- Danny Thompson & Zoe Rahman

Which Will- Vashti Bunyan

Black-Eyed Dog- Lisa Hannigan

Rider On The Wheel- Shane Nicholson

River Man- Teddy Thompson

Saturday Sun- Luluc & Lisa Hannigan

When The Day Is Done- Scott Matthews

Fly- Luluc

Pink Moon- Teddy Thompson & Krystle Warren 

  

                      

                      

                      

 

"Brain Salad Surgery" - Emerson, Lake & Palmer

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 Aaah, Emerson, Lake & Palmer (alias ELP pour faire plus vite)... Si on excepte Jethro Tull, Queen et les Eagles (pour des raisons différentes), il y aura rarement eu un groupe de rock avec autant de relation amour/haine. Parangons du rock progressif, ces trois zigotos-là, tous de parfaits musiciens dans leurs domaines (je vais aller plus en détail plus bas), sont pile-poil ce que les anti-rock progressif détestent et, donc, quitte à choisir un groupe de prog-rock à détester plus que les autres, c'est clairement ELP qui y a eu le plus droit. Oui, Emerson, Lake & Palmer a été encore plus férocement attaqué sur ses bases par ss détracteurs que Yes, Genesis, Van Der Graaf Generator, King Crimson et les français de Ange ne l'ont été. Devant la débauche d'effets lumineux et sonores, de matériel musical (essentiellement des claviers) aussi, qu'ELP déployait en concert, Lester Bangs (fameux rock-critic américain peu amateur de rock progressif, mort en 1982), en 1974, dira s'il y à bel et bien une crise mondiale de l'énergie, ces trois mecs sont des criminels de guerre. Le pire, pour ELP, c'est que non seulement ces trois mecs sont talentueux (encore une fois, je vais y revenir en détail plus bas), mais ce sont aussi, et surtout les deux premiers, de bons gros prétentieux, imbus d'eux-mêmes, se prenant pour la plus grande invention du XXème siècle devant l'appareil à croque-monsieur et les sucrettes de régime. Faut lire leurs interviews (celle faite par Bangs et présente dans le même article que la fameuse phrase de lui que je viens de citer, article présent dans le recueil posthume de ses chroniques intitulé Fêtes Sanglantes Et Mauvais Goût), ces mecs ne se prenaient pas pour du résidu de fosse septique bouchée. Apparemment, si les gens aiment bien écouter de la musique classique en 1974, c'est parce qu'ils ont pavé le terrain en reprenant la suite Tableaux D'Une Exposition de Modeste (ce qu'ils ne sont pas, ah ah) Moussorgsky à la sauce prog-rock en 1971 sur leur live du même nom (Pictures At An Exhibition), ou apposé des extraits de Bach, là aussi à la sauce prog, sur leur The Only Way (Hymn) en 1971 aussi, sur l'album Tarkus.

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Visuel présent sous la partie ouvrante de la pochette

Bref, pour pas mal de rock-critics et de fans de rock, et surtout pour ceux qui n'aiment pas le rock progressif, Emerson, Lake & Palmer sont une bande de cons. Mais des cons talentueux : Keith Emerson, le claviériste issu des Nice, semble capable de te vous te jouer la Sonate Au Clair De Lune au piano les yeux fermés, avec seulement le pouce et l'auriculaire, et à moitié en tournant le dos à son clavier, bras tordu ; Greg Lake, le bassiste/guitariste/chanteur issu de King Crimson, est un remarquable chanteur, un bassiste des plus immenses, et niveau guitare, il assure bien ; et Carl Palmer, le batteur issu des Atomic Rooster, est un expert en percussions et en sens du rythme. Trois remarquables musiciens dans leurs domaines, donc, qui se forment en power-trio, en supergroupe, en 1970. Leur premier opus, éponyme, avec déjà quelques classiques (Take A Pebble que le groupe fera bien durer en live, la ballade Lucky Man qui est une splendeur hallucinante et que Lake aurait, selon la légende, écrite à l'âge de 12/13 ans, et pourquoi pas ?), sort en 1970, justement. Pas un immense album, un peu inégal, mais comme je viens de le dire, deux immenses titres dessus. Tarkus suit en 1971, l'album est mythique, essentiellement grâce à son long morceau-titre de 20 minutes occupant toute sa première face, et qui est juste tuant. Hélas, le reste de l'album (la face B) est des plus moyen, rendant l'album très inégal (Jeremy Bender, Are You Ready Eddy ? ne peuvent être pris que comme des plaisanteries douteuses ; A Time And A Place et Bitches Crystal sont, elles, très bonnes, mais ça ne suffit pas) ; la même année, Pictures At An Exhibition, live de 37 minutes proposant toute la suite du même nom, adaptée de Moussorgsky (avec deux-trois passages écrits par le groupe, comme la belle ballade The Sage ou Blues Variations, plus une irritante et insoutenable reprise du Nut-Rocker de Kim Fowley, morceau lui-même repris de Casse-Noisettes, en final de l'album), sort aussi ; un album sympa, techniquement inégal cependant (les claviers sonnent parfois hideusement : The Gnome...).

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Pochette ouverte, avec la sous-pochette et le disque posée à côté

L'année suivante, le groupe sort Trilogy, album nettement moins inégal (mais un peu tout de même) avec, encore une fois, des classiques : la reprise du Hoedown d'Aaron Copland, la ballade From The Beginning (Lake est expert en ballades, il faut le reconnaître), la suite The Endless Enigma/Fugue/The Endless Enigma 2, l'inquiétant Abaddon's Bolero... Un disque révéré des fans. Encore un an plus tard, 1973 donc, le groupe sort un disque qui va s'imposer non seulement comme leur meilleur (ce qu'il est, assurément, et de loin), mais aussi comme, et c'est dramatique pour eux, leur dernier grand disque (je ne compte pas le triple live de 1974 Welcome Back My Friends To The Show That Never Ends...Ladies And Gentlemen, Emerson, Lake & Palmer, un titre bien sobre comme on le voit !). En effet, dès 1977 (ils mettront quatre ans à refaire un disque) et le prétentieux double album Works Vol. 1 (suivi l'année suivante d'un Works Vol. 2 simple, et encore plus raté) comportant une face solo par membre et une face collective (la dernière, et la meilleure), le groupe va s'effondrer, faire de plus en plus de la merde, splitter, se reformer avec changement de personnel, se resplitter, se reformer sous son line-up originel, mais continuer à faire de la merde... L'Âge d'Or du groupe est bel et bien la période 1971/1974, et le sommet de cette période dorée est, donc, cet album mythique de 1973, intitulé Brain Salad Surgery, et il m'aura fallu trois paragraphes pour le citer pour la première fois, record sans doute battu. Mythique, cet album l'est assurément sous bien des aspects : musical, et visuel. On va commencer par le visuel, parler de la pochette. Elle est signée d'un grand artiste suisse mort il y à quelques mois (en mai dernier), Hans Ruedi (ou H.R.) Giger, auteur de la fameuse créature de la série de films Alien (et des décors du premier opus, en général), auteur des décors du projet inachevé Dune (1974) de Jodorowsky, auteur de la pochette de l'album Attack de Magma, aussi... Giger avait un style bien à lui, assez technique et industriel, métallique ; sa maison, à Gruyères (en Suisse), était un vrai musée. Le groupe lui a proposé de faire l'artwork de leur nouvel album, il leur a proposé ce double visuel saisissant : une photo d'une femme extraterrestre un peu rasta, scarifiée, yeux fermés, visage inspiré par celui de sa femme (intérieur de pochette et seconde photo de l'article) ; et, par-dessus, un crâne humain serti dans une machine-étau, avec le bas du crâne manquant (à la place, le bas de l'autre visuel), bas de visage situé dans un cercle. La mention ELP apparaît sur un tube relié au cercle, en-dessous, tube qui a tout l'air d'être un phallus (d'ailleurs, on distingue un peu le gland, bien que plusieurs éditions aient censuré ce détail) dirigé vers le visage. Le titre de l'album est par ailleurs une allusion argotique à la fellation...

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Les paroles des chansons, et les photos de respectivement Emerson, Lake et Palmer (au dos des photos, on a les crédits par face, et au dos des paroles, les artworks de pochette ; et je suis d'accord avec vous, ils font des têtes de cons sur les photos, surtout Emerson et Lake, ce dernier semblant poser comme s'il se prenait pour une réincarnation de Jésus)

Le coup de maître de cette pochette, coup de maître non reproduit dans l'édition CD (sauf une collector) pour des raisons techniques évidentes, est que la pochette s'ouvre verticalement, en son centre (avec le cercle central collé à un des deu volets), permettant au possesseur du vinyle de découvrir l'autre visuel, sous lequel se trouve la sous-pochette avec le vinyle, ainsi qu'un poster tri-volets assez technique. Sur ce poster qui se déplie en fait en six faces, on a d'un côté trois photos individuelles des membres du groupe, et les crédits de l'album, et de l'autre, trois reproductions du visuel principal de la pochette et les paroles. Les volets avec les paroles ont un gros trou central, ce qui permet, quand on replie le poster selon une certaine manière, d'avoir au centre des trous les titres des chansons concernées par les paroles... ou bien les visages d'Emerson, Lake et Palmer au centre des visuels ! Vous me suivez ? Si ça n'est pas clair, regardez les différentes illustrations de l'article. J'ajoute, pour avoir le vinyle avec le poster, que le poster est assez chiant à replier. Et qu'à maintenant quatre paragraphes, je n'ai toujours pas parlé du contenu musical de l'album, alors que tout le monde sera d'accord pour dire que c'est généralement le plus important des contenus d'un album. Enfin, les anti-ELP diront que la pochette de l'album est une réussite et que c'est dommage qu'il y ait un disque dedans... Bon, place maintenant à Brain Salad Surgery, musicalement parlant. L'album dure 45 minutes, et contient soit 8, soit 5 titres. Il faut savoir que le dernier de ses morceaux est si long que non seulement il a été découpé en quatre parties, mais que la première de ses quatre parties est en final de la face A tandis que les trois autres sont sur l'intégralité de la B. Ce morceau dure 29 minutes en tout (en live, voir le triple live de 1974, il durera souvent 35 minutes...), et s'appelle Karn Evil 9. Je vais commencer par lui, car c'est vraiment le morceau ultime d'ELP. Avec des paroles (pour la première et la dernière partie) signées Pete Sinfield (ancien parolier de King Crimson, qui venait alors de partir) parlant essentiellement d'un grand spectacle ahurissant, bigarré et décadent, ce morceau est un résumé parfait de la musique d'ELP, et du rock progressif en général. Oubliez Tarkus du même groupe, oubliez Close To The Edge, The Gates Of Delirium, Supper's Ready, Echoes, Lizard, A Plague Of Lighthouse Keepers, Song Of Scheherazade (de respectivement Yes, Yes, Genesis, Pink Floyd, King Crimson, Van Der Graaf Generator, Renaissance), ce morceau est LE morceau-fleuve absolu du rock progressif. Indescriptible, avec son intro diabolique et inquiétante, son Greg Lake survolté (Roll up !! Roll up !! Roll up !! See the show !!!), ses parties de guitare remarquables, son solo de claviers avec percussions (la seconde partie, ou plutôt, la seconde Impression, car tel est le nom que le groupe a donné aux parties du morceau ; au fait, la première Impression est coupée en deux sous-parties), sa troisième Impression au rythme martial avec intervention vocoderisée d'Emerson dans le rôle d'un ordinateur, et sa dernière minute avec ces claviers électroniques passant rapidement, de plus en plus rapidement, d'une enceinte à une autre, effet vertigineux... Avec tout ceci et plein d'autres choses, Karn Evil 9 est un classique. Un morceau qui peut rendre cinglé si on n'est pas dans le bon état d'esprit, d'autant qu'il dure quasiment une demi-heure et est ultra riche en à peu près tout ce qui fait le rock progressif. Mais c'est le sommet de l'album ; heureusement, d'ailleurs, vu qu'il en bouffe les trois/quarts de sa durée...

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Une vue d'ensemble de la sous-pochette, de la pochette à moitié ouverte, et du poster replié

Le reste de l'album, soit les quatre premiers morceaux de la face A ? Deux reprises, et deux morceaux originaux. L'un de ses morceaux originaux, le court (2, 15 minutes) Benny The Bouncer écrit par Sinfield, est une pure chiure dans le style de Jeremy Bender, The Sheriff ou Are You Ready Eddy ?, un morceau inepte, aux paroles rigolotes (et gore !), mais musicalement, entre le chant américanisé et enragé d'un Lake méconnaissable (un peu comme sur Living Sin, sur Trilogy) et la musique de bastringue, c'est irritant, heureusement que : a) c'est le seul morceau de la sorte sur Brain Salad Surgery, et b) qu'il soit court. L'autre morceau original est Still...You Turn Me On, ballade sentimentale mais sublimissime de Lake (écrite par Lake), sans doute sa plus belle devant From The Beginning et Lucky Man. Rien à dire, c'est juste sensationnel. Le titre de la tournée mondiale de l'album ("Somebody Get Me A Ladder", titre étrange) est directement issu des paroles de la chanson (au fait, le titre du triple live de 1974 est issu des paroles de Karn Evil 9 : "Welcome Back My Friends To The Show That Never Ends" est la phrase ouvrant la deuxième partie de la première Impression, début de la face B). Il me reste à parler des deux reprises. La première est Jerusalem, qui sortira en single et sera censuré en Angleterre, car, bien que repris d'une manière très respectueuse, ce morceau est à la base un hymne religieux anglican signé Richard Parry, et les paroles, un poème de William Blake, And Did Those Feet In Ancient Times. Pour la Perfide Albion, ce fut assez shocking qu'un groupe de rock reprenne un air aussi sacré (et beau). Mais le résultat est non seulement respectueux, il est aussi magnifique, convaincant. Une ouverture (car ce morceau ouvre l'album) saisissante, qui marque. L'autre reprise, qui suit, est un instrumental de 7,25 minutes (morceau le plus long, hormis les Impressions de Karn Evil 9 ; les trois autres morceaux en dehors de la suite Karn Evil 9 durent en effet moins de 3 minutes chacun) intitulé Toccata, et reprenant un morceau de musique classique contemporaine signé de l'Argentin Alberto Ginastera. Ce dernier, d'abord réticent à ce qu'on reprenne son oeuvre, sera tellement bluffé par cette reprise très martiale et industrielle qu'il ne s'opposera pas à ce que le groupe la mette sur l'album, et une citation de lui, disant tout le bien qu'il pense de cette version, est dans le poster à l'emplacement des paroles (Toccata est instrumental). Ce doublé de reprises, Jerusalem et Toccata, sera un des meilleurs moments des concerts de 1973/1974 (Karn Evil 9 aussi), et est un des meilleurs moments de ce Brain Salad Surgery, on l'a vu, quasiment parfait (Benny The Bouncer, dégage !) et bien représentatif du genre. Il est par ailleurs intéressant de signaler que tout Brain Salad Surgery, sauf Benny The Bouncer (étonnant, non ?), se trouve sur le triple live que le groupe sortira l'année suivante, Still...You Turn Me On étant partie intégrante, avec Lucky Man, de Take A Pebble, mais bel et bien là en intégralité. Karn Evil 9, long de 35 minutes, occupe à lui seul tout le dernier disque vinyle ! Je dis ça pour ceux qui pensent que 29 minutes, c'est trop long...

FACE A

Jerusalem

Toccata

Still...You Turn Me On

Benny The Bouncer

Karn Evil 9 : 1st Impression, Part 1

FACE B

Karn Evil 9 :

1st Impression, Part 2

2nd Impression

3rd Impression

"Chinese Democracy" - Guns'n'Roses

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But it's been fourteen years of silence, it's been fourteen years of pain ("Ce fut quatorze années de silence, quatorze années de douleur")... Ces paroles sont issues de la chanson 14 Years, des Guns'n'Roses, chanson qui, malgré les apparences, ne parle pas du long, très long délai de...14 ans avant que le groupe, réduit à sa plus simple expression (le chanteur, c'est tout), ne se décide enfin à sortir l'Arlésienne du rock, j'ai nommé Chinese Democracy, en 2008 (à peu près à cette période de l'année, d'ailleurs). La chanson que je viens de citer ne parle pas de celà pour une simple et bonne raison, elle date de 1991 et se trouve sur Use Your Illusion II, c'est donc une simple (et amusante, dans un sens) coïncidence si, dans cette chanson, on parle d'un long délai de 14 ans, alors que le groupe n'avait en 1991 pas encore commencé à bosser sur un disque qui, au final, se fera attendre durant un délai aussi long. Durant ces 14 années allant de 1994 (année de sortie de Sympathy For The Devil, remake de la chanson des Rolling Stones et issu de la bande originale d'Entretien Avec Un Vampire de Neil Jordan) à 2008, les Guns'n'Roses n'ont cessé de dire on n'est pas encore prêts, l'album ne va pas sortir tout de suite, et les membres du groupe de, progressivement, foutre le camp, le départ le plus important ayant été le dernier, celui de Slash, guitariste au haut-de-forme, parti fonder son propre groupe (Velvet Revolver) et se lancer en vrai solo. Des Guns'n'Roses, ne reste plus que W. Axl Rose, le chanteur (et tête pensante du groupe) et, accessoirement, Dizzy Reed, pianiste ayant bossé sur les deux Use Your Illusion et "The Spaghetti Incident ?" (inégal et frustrant, mais sympathique disque de reprises de 1993, qui sera le dernier opus studio du groupe jusqu'à 2008), mais Reed ne fait pas partie du groupe, c'est un accompagnant.

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Comment, avec seulement le chanteur comme membre restant, continuer à considérer les Guns'n'Roses, les Guns'n' Fuckin' Roses, comme un groupe digne de cette appellation d'origine contrôlée ? C'est pourtant sous ce nom de Guns'n'Roses que l'album, Chinese Democracy (14 ans que le nom de l'album est connu de tous, c'est la seule chose qu'on avait à ce sujet), sortira donc en 2008, sous une pochette non trafiquée (le tag au nom du groupe était là avant que la photo ne soit prise). Long de quelques 71 minutes pour 14 titres, Chinese Democracy (le titre est amusant, la blague qui était faite autout de l'album, durant ces 14 années, aussi : le temps qu'il sorte, la Chine deviendra sans doute vraiment une démocratie...) ne sera pas accueilli avec des fleurs à sa sortie. Bien qu'étant un gros succès commercial, bien qu'ayant reçu quand même de bonnes critiques (Rock'n'Folk l'intronisera disque du mois, Manoeuvre en fera un panégyrique absolu, le qualifiant de Grande Pyramide du rock, entre autres, et, évidemment, le maximum en notation, soit cinq étoiles), Chinese Democracy sera atteint du syndrôme tout ça pour ça, les fans et les gens en général gueuleront, foutage de tronche, c'est pas le groupe parce qu'il n'y à plus que le chanteur, c'est surproduit, ça ressemble trop à ce que le groupe faisait avant (et vous vouliez quoi ? Qu'Axl Rose reprenne du Bob Dylan à la sauce reggae ? Ou bien des chansons pour enfants sur fond de rockabilly ?), ça valait pas le coup d'attendre, gnia gnia gnia... Les mêmes critiques/reproches fusent actuellement sur le Net au sujet du dernier (dans tous les sens du terme, le groupe étant, officiellement, mort) album de Pink Floyd, The Endless River. Si un jour Goldman revient aux affaires avec un album studio, ces mêmes reproches/critiques fuseront. Elles ont aussi fusé, dans le monde du cinéma, pour le dernier volet de la saga Indiana Jones, rappelons-nous. Autre chose ayant quelque peu entraîné les foudres, c'est un album ayant coûté extrêmement cher, on parle de 13 millions de dollars, c'est l'un des albums, si ce n'est l'album, le plus cher de l'histoire du rock.

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L'album, dont des démos ont souvent circulé dans le marché parallèle durant des années (entraînant de fausses joies, de fausses craintes...), est mal aimé, donc, et même, incompris. Pourtant, franchement, à son écoute, difficile de ne rien ressentir. Très fortement produit, il est vrai, ce disque est une bombe atomique pure, 14 titres super efficaces, certains très furieux, d'autres plus calmes, on a de belles ballades au piano, de grands moments de guitare, un Axl Rose survolté... Les musiciens l'accompagnant, trop nombreux pour être tous cités ici (les guitaristes Buckethead et Robin Finck, le bassiste Tommy Stinson, le claviériste Dizzy Reed, le batteur Brain, pour certains des plus importants), sont en forme et livrent de grandes prestations (le solo de guitare sur Better, l'ambiance très Hendrix du XXIème siècle de Scraped qui rappelle le Crosstown Traffic de Hendrix, justement, par certains aspects, et notamment son riff). Axl joue du piano de temps en temps, c'est sublime aussi. Mais pas original, il en jouait déjà avant, voir November Rain, par exemple, sur le premier Use Your Illusion en 1991... On peut voir ce disque comme une sorte de troisième partie des UYI, d'ailleurs. Les morceaux se suivent, ne se ressemblent pas, l'album s'ouvre sur le furieux Chinese Democracy (et son intro d'ambiance, son riff tueur), se poursuit sur un Shackler's Revenge très électrorock/jungle, puis le rockissime Better, la power-ballad Street Of Dreams, le très étonnant If The World avec ses arrangements qu'une chanson de britpop telle que celles de Suede ou d'Oasis n'aurait pas refusé, puis le monumental There Was A Time (contenant lui aussi un grand solo de guitare)... On trouve aussi Sorry, chanson grandiose et dévastatrice, sombre, toute en climat introspectif dans sa première partie (It's harder to live with the truth about you than to live with the lies about me, grande phrase), en explosion dans sa seconde... I.R.S. qui semble règler des comptes (l'IRS, c'est le fisc américain), Madagascar qui en jette, This I Love, sublime ballade au piano, luxurieusement produite, et Prostitute, final enchanteur de l'album, ultime touche de beauté dans un album vraiment IMMENSE, une claque auditive dans la gueule qu'il faut à tout prix réhabiliter. 6 ans après sa sortie, cet album que je me suis payé en CD ET en vinyle n'a toujours pas quitté ma tête, et ne squatte jamais très loin de ma chaîne hi-fi/platine. Je ne m'en suis toujours pas lassé (ce qui me fait dire, car figurez-vous que je me connais, que je ne m'en lasserai jamais, de cet album), ayant même réussi à aimer If The World et Riad 'N' The Bedouins qu'avant, je n'aimais pas. Mais ça, c'était avant.

Chinese Democracy
Shackler's Revenge
Better
Street Of Dreams
If The World
There Was A Time
Catcher In The Rye
Scraped
Riad 'N'The Bedouins
Sorry
I.R.S.
Madagascar
This I Love
Prostitute

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19 novembre 2014

"Rattus Norvegicus (IV)" - The Stranglers

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 On peut parler d'un groupe bizarre. Mal-aimés et adulés en même temps (mais pas par les mêmes personnes, évidemment), les Stranglers sont un des groupes les plus atypiques qui soient. Où les classer ? 'Rock classique' me semble beaucoup trop facile et réducteur. 'Punk' semble plus logique (ils ont commencé leur carrière au milieu des années 70, leur premier album, cet album-ci d'ailleurs, date de 1977, année punk par excellence, et ils ont, par bien des aspects, du punk en eux), mais quand même pas totalement vrai. 'New-wave' semble, aussi, pas mal, surtout que, par la suite, dès les années 80, ils s'y risqueront (jamais entendu leur tube Always The Sun ?). Non, vraiment, c'est un groupe chiant à classifier. Dès leur premier album, ce disque donc, produit par Martin Rushent, ils allaient faire parler d'eux et bousculer les règles. Tout est étrange ici, avec cet album : la pochette, le titre, le IV sur la pochette alors que ce disque est leur premier opus (apparemment, personne n'a su, à l'heure actuelle, trouver une explication rationnelle à la présence de ce 'quatre' en chiffre romain sur la pochette recto), certaines chansons et thèmes abordés, et, tout simplement, leur son. Le son des Stranglers... Comment en parler ? Imaginez un groupe avec la hargne des Clash, la prouesse technique des meilleurs groupes de rock (c'est un fait, ces musiciens sont de meilleur niveau que ceux des, disons, Damned, Sex Pistols ou Ramones ; ils sont dans l'ensemble un peu plus âgés qu'eux, aussi), et des claviers tellement chelous que, direct, on pense aux Doors et à Ray Manzarek (leur claviériste). En plus space. Parfois, ces claviers, joués dans le groupe par Dave Greenfield, sonnent génialement, et parfois, on aurait envie qu'ils ne soient pas là tellement ça fait con, énervant et à côté de la plaque. La force des Stranglers : un groupe qui aime ne pas se faire aimer quand l'envie leur en prend.

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Greenfield, Black, Burnel, Cornwell

Les autres membres du groupe sont le chanteur et guitariste Hugo Cornwell, qui ressemble un peu à un clodo sur certaines photos présentes dans le livret de la réédition CD de l'album (mal rasé, tenue improbable, regard fixe, coiffé à la va-comme-je-te-pète-à-la-gueule-vu-que-ça-semble-te-plaire-petit-salopard) ; Jet Black, batteur ancien marchand de glaces (!!!) et amateur de jazz, le doyen du groupe, et Jean-Jacques Burnel, le bassiste et chanteur occasionnel, d'origine française, surnommé JJ pour que ça fasse plus cool, et assurément l'élément keupon du groupe. Un temps avec un autre line-up, le groupe d'origine tourne encore, depuis 2006. Ils sont actifs depuis 1974, et si certains de leurs albums suivants (No More Heroes, The Raven, The Gospel According To The Meninblack, La Folie) sont remarquables, je pense clairement que leur meilleur reste, et de loin, ce premier opus, baptisé Rattus Norvegicus, sorti en 1977, et possédant donc un curieux IV sur sa pochette. Rattus Norvegicus, autrement dit le gros rat brun commun, le rat d'égoût, la saloperie quoi, et on distingue ce charmant animal au verso de la pochette, de profil et en mouvement sur un tronc d'arbre, sur fond de soleil couchant, poétique, quoi. Plus poétique que la musique du groupe et leurs thèmes. Les thèmes... En fait, il y en à un qui prédomine, ici, c'est les femmes, vues par les machistes. Des salopes à cogner (Sometimes parle d'une dispute conjugale bien comme il faut ; London Lady, chantée par Burnel et une des chansons les plus punk de l'opus, règle son compte à une journaliste un peu connasse, apparemment, à qui le groupe en voulait pour X raisons ; Ugly, aussi chantée par Burnel, parle avec des paroles bien délirantes - le passage sur l'acide - d'une femme ayant fait bien des méchancetés à son jules, qui s'est vengé et s'en explique), des salopes à zieuter (Walkin' on the beaches, lookin' at the peaches, comme le refrain de Peaches le dit), des salopes à admirer (Princess Of The Streets, chantée par Burnel sur un rythme vocal volontairement raaaaaleeeentiiiii, parle d'une jeune femme dont le narrateur est fou amoureux). Ce côté très macho déplaira à pas mal de monde, la conroverse Stranglers enflera, le groupe serait-il phallocrate, misogyne ?

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Amateurs d'humour noir, très noir, et souvent de mauvais goût (certains mauvaises langues diraient que les claviers de Greenfield sont, déjà, une preuve de cet amour du mauvais goût !), les Stranglers ne reculent devant rien. N'ont-ils pas enscotché Philippe Manoeuvre à un des piliers de la Tour Eiffel (et l'ont laissé se démerder seul après) en 1979, au cours d'une interview que le journaliste de Rock'n'Folk leur faisait à l'occasion de The Raven ? Manoeuvre mettra apparemment du temps à digérer cette plaisanterie. Une des chansons de l'album s'appelle Down In The Sewer et, en cette année punk, l'année des chansons de 2,25 minutes avec couplet/refrain/couplet/refrain/solo acharné/couplet/refrain, elle dure la bagatelle de 8 minutes et est un mini-opéra en quatre parties (sur la même plage audio), du progressif, quoi, quelque part. Elle parle d'un homme chutant dans les égoûts, y découvrant la faune locale (le rat brun ; originellement baptisé Dead On Arrival, l'album gagna son titre définitif suite à l'écriture de la chanson), et cherchant à se tirer. L'album se finit sur cette chanson fulgurante (l'intro instrumentale est dévastatrice ; pour le coup, les claviers de Greenfield sonne foutralement bien ici, et la basse, la guitare, mamma mia...), et cette chanson fulgurante se termine (et, donc, l'album se termine) sur un bruit d'évier qu'on vide, ou de chasse d'eau... mauvais goût, on vous dit. Une des chansons des Stranglers, datant de 1981, La Folie (issue de l'album du même nom), chantée en français par Burnel, parle entre autres d'Isseï Sagawa, ce Japonais fou ayant dévoré sa petite amie à Paris il y à 35 ans environ... Les habitants de la ville rose ont-ils appréciés Goodbye Toulouse, dans laquelle les Stranglers racontent la destruction de la ville, selon les Centuries de Nostradamus ? Sur un air de valse à la Stranglers...

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(Get A) Grip (On Yourself), chanson virevoltante et au final assez irritante (le saxophone, les claviers glougloutants...), sortira en single, et ne restera pas longtemps dans les charts, apparemment à cause d'une erreur de programmation (qui ne serait pas une erreur, mais un acte volontaire, selon le groupe). Hangin' Around, chanson bien plus réussi, faillit, elle, sortir en single, mais le groupe était tellement occupé à préparer leur album suivant, No More Heroes (avec sa pochette représentant une couronne funèbre, ce qui ne manque pas de sel en sachant que le titre de l'album est un jeu de mots avec le français : 'nos morts héros'), qu'il laissa passer l'occasion. Une chanson puissante, une des meilleures d'un album alternant entre furie (Sometimes, Ugly, London Lady) et douceur relative (Princess Of The Streets), entre ambiance bien décalée (Down In The Sewer, Goodbye Toulouse, Ugly qui cite le nom du poème Ozymandias de Percy Bysshe Shelley en entrée de jeu, quand même) et rock'n'roll (Peaches, (Get A) Grip (On Yourself), London Lady). Et je n'ai pas encore eu le temps de parler du recto de pochette, photo sombre prise dans une antique demeure londonienne du quartier de Blackheath, datant du XVIIIème siècle. On y voit, dans un décor lugubre à base de trophées animaux et armes, le groupe, en perspective, et une étrange forme humaine au chapeau, en arrière-arrière-plan. Selon les membres du groupe, tous les albums suivants (du moins, cinq d'entre eux) sont symboliquement et prémonitoirement (et tout à fait involontairement) représentés par des détails de la pochette : Cornwell tient une poupée par la main, allusion à une chanson de No More Heroes (Bring On The Nubiles) ; Burnel tient des lances vikings (The Raven et son corbeau viking, le groupe posera même dans un drakkar pour la promo de l'album) ; Greenfield a un chat sur les genoux (en 1983, le groupe sortira l'album Feline) ; Cornwell a un tube transparant dans l'oreille (un des albums du groupe s'appellera Aural Sculpture, 'sculpture aurale') ; enfin, pour la forme humaine du fond de pochette, voir The Gospel According To The Meninblack. 'Men in black' était d'ailleurs aussi le surnom du groupe, qui avait l'habitude de se fringuer tout en noir sur scène...Il semblerait, enfin, que le IV de pochette serait une allusion aux membres du groupe, qui sont quatre, mais cette explication semble un peu facile, non ? Sinon, pour finir, Rattus Norvegicus est un immense album. Je pense même qu'il est l'album des Stranglers à avoir (enfin, The Raven aussi est immense), même si ça serait un peu dommage de passer à côté de la discographie complète de ce si particulier groupe...

FACE A

Sometimes

Goodbye Toulouse

London Lady

Princess Of The Streets

Hanging Around

FACE B

Peaches

(Get A) Grip (On Yourself)

Ugly

Down In The Sewer :

a) Falling

b) Down In The Sewer

c) Trying To Get Out Again

d) Rats Rally

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18 novembre 2014

"Obscured By Clouds" - Pink Floyd (Musique du film "La Vallée")

Pink Floyd - Obscure By Clouds - Front

Je ne vais pas être objectif, je le crains. Cet album de Pink Floyd est mon préféré d'eux. Vous avez bien lu : mon préféré d'eux. Et pourtant...et pourtant, voilà : Wish You Were Here, Meddle, Animals, The Dark Side Of The Moon, Ummagumma, The Piper At The Gates Of Dawn, Atom Heart Mother, j'en passe, que de grands albums qui, logiquement, artistiquement, passent avant celui-là. Mais je n'en démords pas, Obscured By Clouds est bel et bien mon grand chouchou du Floyd, celui que je réécoute le plus souvent (en même temps, je dois aussi que je réécoute TRES souvent les albums de la période 1968/1972, ainsi que Wish You Were Here de 1975 ; mais Obscured By Clouds passe un peu plus souvent sur la platine que les autres, et toujours avant eux ; quand je veux me réécouter du Floyd, c'est généralement celui-là que je prends en premier). Je le possède en vinyle (d'occasion, un peu esquinté, mais qu'importe) et en CD, et pour le CD, je l'ai trois fois : CD normal, réédition 2011 et le vinyl-replica présent dans le coffret Oh By The Way de 2008 (tous les albums studio en vinyl-replica). Bref, quatre exemplaires de cet album. Plus le film de Barbet Schroeder en DVD, car il faut ici (re)préciser que cet album est une bande-originale de film, la troisième faite par le groupe et la seconde pour laquelle ils ont été les seuls à composer (car il faut aussi citer la bande-son de Zabriskie Point en 1970, mais ils n'étaient pas les seuls sur le coup, cette fois-ci).

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Le film, sorti en 1972 (comme le disque), s'appelle La Vallée. Vous ne l'avez pas vu ? Pas grave, ce n'est pas un très grand film (pas un navet non plus). La photo ci-dessus en est tirée, au fait. On y trouve Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Michael Gothard, Valérie Lagrange, et l'action se passe en Nouvelle-Guinée. Grosso merdo, Bulle Ogier joue Viviane, femme d'un diplomate français (ambassadeur de France, ou Consul, je ne sais plus), et elle fait la connaissance d'une petite bande de hippies (menée par Jean-Pierre Kalfon, alias Gaëtan pour son rôle) qui décide de partir à l'aventure pour découvrir une vallée mystérieuse, lieu de résidence des divinités papoues (selon les croyances des Papous), une vallée cachée par les nuages (d'où le titre de l'album, qui est aussi le titre d'exploitation internationale du film), où personne n'aurait jamais posé les pieds avant eux. Viviane part avec eux, sa vie va dès lors devenir une initiation permanente... Voilà pour le résumé du film. C'est la seconde fois (la dernière, aussi) que Barbet Schroeder fait appel au Floyd pour composer la musique de son film, après More en 1969 (un film nettement plus réussi, et un album marquant pour le groupe). Tout comme pour Music From The Film More, Pink Floyd a composé les morceaux de la bande-son en regardant les rushes du film, et l'album a été, tout comme pour l'autre bande-son, enregistré en un temps record : en à peine deux semaines, tout ou presque était dans la boîte. Par la suite, le groupe, et surtout Roger Waters (basse, chant selon les morceaux, ici, sur un), sera des plus sévères, critiques envers Obscured By Clouds. C'est en partie à cause d'un souci sur les premières éditions vinyles de l'album, un problème de mastering fera qu'il y aura pas mal de sifflement sur certains sons, notamment les s et les t. Ce problème sera résolu par la suite, ne les cherchez pas sur les CD et les éditions vinyle d'après 1972.

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A la base, l'album devait s'appeler autrement (sans doute Music From La Vallée, ce qui apparait d'ailleurs au dos de pochette), mais une petite brouille entre la société de production du film (Les Films Du Losange, dirigée par Schroeder) et le management du groupe fera que l'album sera rebaptisé Obscured By Clouds. Pour s'aligner sur l'album, le film sortira sous ce titre dans les pays anglophones ! L'album sortira sous une pochette assez étrange, signée Hipgnosis (le fameux studio de design dirigé par Storm Thorgeson, qui a signé quasiment toutes les pochettes d'albums du groupe, mais aussi certaines de Led Zeppelin, UFO...), pochette au grain de carton un peu pelucheux, et aux coins arrondis (pour la première édition ; par la suite, les coins seront carrés, classiques), pochette simple sans sous-pochette (enfin, si, mais une sous-pochette lambda en papier). Le recto montre une photo d'un homme assis dans un arbre, photo prise au point de distorsion le plus poussé (on ne voit que des orbes), on distingue la forme de l'homme, mais si on ne sait pas ce que représente la photo, impossible de le deviner. Au verso, une autre photo de ce genre, avec, par-dessus, quatre cercles. Trois d'entre eux proposent des photos issues du film, et le quatrième, les crédits des morceaux. Au sujet des morceaux, l'album en compte 10, pour un total de 40 minutes. Pas de morceaux d'une longueur éreintante ici, le plus étendu durant un chouia moins de 6 minutes ! Le disque a été enregistré en totalité en France, plus précisément aux Studios Strawberry, situés dans le mythique Château d'Hérouville, non loin d'Auvers-sur-Oise (et pas très loin de là où je réside, Menucourt), dans le Val d'Oise. On ne présentera plus ce studio ayant appartenu à Michel Magne, lieu d'enregistrement d'artistes tels qu'Elton John (tout de Honky Château à Goodbye Yellow Brick Road), Jacques Higelin (Alertez Les Bébés !, No Man's Land, une partie de Champagne Pour Tout Le Monde.../...Caviar Pour Les Autres), Magma (1001° Centigrades, Attack), Marvin Gaye, Eddy Mitchell (Rock'n'Roll, notamment, ou Zig-Zag), Bee Gees (la bande-son de Saturday Night Fever, en partie), Rainbow (Long Live Rock'n'Roll), T-Rex (The Slider, Tanx), David Bowie (Pin Ups, Low), Iggy Pop (The Idiot), Nina Hagen, Téléphone, Jean Noubly (ah ah ah)... et, donc, pour une seule et unique fois, le Floyd.

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Assez controversé, cet album. Il faut dire qu'il est atypique, au même titre qu'Ummagumma, The Final Cut et The Endless River, mais pas pour les mêmes raisons qu'eux. Le premier cité est un double disque en partie live et en partie constitué de pièces solo instrumentales et expérimentales ; le second, quasiment un album solo de Waters, et tout sauf floydien dans l'âme (musicalement parlant) ; le dernier, venant tout juste de sortir, un album d'ambient instrumental (sauf un titre, le dernier) constitué de morceaux datant d'une vingtaine d'années. Obscured By Clouds, lui, est dans l'ensemble très facile d'accès. S'il marque la première utilisation, sur album, du VCS3 (du matos électronique), qui sera réutilisé sur The Dark Side Of The Moon moins d'un an après, ets'il possède des passages très planants et floydiens en diable, ce disque est, dans l'ensemble, pop-rock. Vraiment. Dépassant rarement le carcan des 4 minutes, se terminant quasiment toutes en fade, les chansons de l'album (je parle des chansons, car on a, sur 10 titres, 4 instrumentaux) sont très faciles dans l'ensemble, dans un registre différent : ballade, voir slow ; ritournelle pop ; rock bien musclé. David Gilmour (guitare, chant sur pas mal de titres, quasiment tous) a un grand moment de guitare sur quasiment tous les titres. Peu représenté en live (trois titres, Childhood's End, et la paire d'instrumentaux Obscured By Clouds et When You're In, seront joués entre 1972 et 1973, au final très peu de fois (surtout Childhood's End), et passé cette période, rien ne sera plus jamas joué, live, par le groupe ; Gilmour ressuscitera un des morceaux (Wot's...Uh The Deal) en 2006/2007 pour sa tournée de promotion de son On An Island, c'est tout), l'album marchera bien, mais ne sera pas non plus le carton de Meddle, ou des albums suivants. En fait, il sera quelque part une sorte d'opus fantôme, un disque passe-partout, sorti à la va-vite, avant cela enregistré à la va-vite, avant cela composé à la va-vite. Et digéré à la va-vite par les auditeurs, rock-critics, fans, et le groupe lui-même. Une chanson sortira en single (Free Four), le succès sera des plus...médiocres.

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Obscured By Clouds ne devrait, donc, pas être le disque du Floyd préféré du grand, grand fan du Floyd que je suis. Vous trouverez certes dans les fans du groupe du monde pour dire que l'album est bon, sous-estimé même, mais peu de personnes vous affirmeront que c'est leur préféré. Certains iront même jusqu'à dire que le film de Schroeder a eu droit à ce qu'il méritait, à savoir une bande-son anecdotique, pour un film qui l'est aussi. Anecdotique, le film l'est sans doute (avec le recul, je vois La Vallée comme une sorte de bouillie hippie certes bien réalisée, avec de bons moments, mais quand même inégal et parfois même embarrassant), mais l'album ? Noooon ! Bien que court, trop court même, l'album renferme de très grands moments. Il n'y à qu'un seul morceau, ici, que je n'aime pas trop, c'est The Gold It's In The... (les titres de morceaux sont, parfois, bizarres, sur ce disques, certains en allusion au film, d'autres non), un morceau bien rock de 3 minutes, chanté par Gilmour, qui te vous te torche les quatre courts couplets - paroles remarquablement connes et sans âme, je le reconnais - en à peine 1,30 minute, passant le reste du morceau en un long solo de guitare faisant plus penser à du rock mainstream de l'époque qu'à du Pink Floyd usuel. OK, c'est bien joué (le solo), mais c'est vite usant, à force d'écoutes. C'est le seul morceau, sur les 10, à me faire cet effet, je n'en suis pas encore à avoir envie de le zapper, mais je sens que ça va viendre (ah ah ah), comme on dit. On peut aussi citer When You're In comme inutile ; cet instrumental de 2,30 minutes, s'achevant en un long et progressif fade d'une minute  (!!!) est constitué d'un gros riff de guitare, répété à outrance, et en alternance avec un peu d'orgue électrique. Le titre serait une allusion à ce qu'un des membres de l'équipe technique du groupe avait l'habitude de dire... Ce morceau et le morceau-titre, qui le précède et ouvre le disque, servira de longue introduction instrumentale aux concerts de la première partie de 1973 ; When You're In y durera généralement 8/9 minutes, et n'aura plus grand chose à voir avec sa version studio, tout en étant meilleur qu'elle sous cette forme étendue en longue jam. Obscured By Clouds, lui, est plus construit, des nappes de synthés assez menaçants sur lesquels une guitare assez sombre vient gicler un riff efficace. Difficile de ne pas imaginer un décor tout englué de brouillard en écoutant ce morceau...

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Une des pages du livret de l'édition CD des années 90...

Les autres instrumentaux sont meilleurs, ceci dit : Mudmen, qui reprend le thème musical de Burning Bridges (une des chansons de l'album, une merveille vaporeuse chantée par Gilmour et le regretté (mort en 2008) claviériste Rick Wright, un couplet chacun et le dernier en duo), est éthérée, suave, lounge, délicate et en même temps impalpable, la guitare, sur ce titre, est géniale, l'orgue de Wright est comme enfumé et sert d'admirable contrepoint. Ce morceau achève la face A (qui contient 6 titres) en donnant à l'auditeur une indéniable envie de retourner le vinyle pour écouter la suite. Le dernier instrumental, Absolutely Curtains, est le morceau le plus long de l'album, il achève le disque qui plus est, et c'est, de loin, le plus floydien et étrange de l'album. Des claviers apportant une atmosphère des plus étranges, limite oppressante. On sent que la tension est là, que ça va péter, tôt ou tard, et effectivement, à un moment donné, on entend rapidement des bribes de choeurs assez chelous, et la musique explose, laissant mourir des nappes de synthés, et apparaître, progressivement, dans le néant, des...chants tribaux papous. Des vrais (entendus dans le film), pas le groupe ou des choristes en train de les imiter. Ces chants papous, de toute beauté, achèvent le disque sans aucune note de musique. La fin d'album la plus anticonformiste de l'histoire du groupe, devant la flûte traversière de Judy Mason (femme du batteur du groupe, Nick) sur The Grand Vizier's Garden Party 3 (Exit) sur Ummagumma !

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...et une des pages du livret de la réédition 2011 !

Place aux chansons, maintenant (enfin, je ne vais pas reparler de The Gold It's In The... et de Burning Bridges, je l'ai fait plus haut). Childhood's End (dont le titre est aussi celui d'un fameux roman de SF d'Arthur C. Clarke, en français Les Enfants D'Icare, roman qui a inspiré la pochette du Houses Of The Holy de Led Zeppelin et aurait aussi inspiré le Watcher Of The Skies de Genesis) démarre la face B par un long tunnel sonore à base de synthés, avant de passer au rock le plus trépidant, Gilmour est en forme aussi bien pour le chant que pour la guitare, il livre un remarquable solo. Free Four, sorti en single, est signé Waters, c'est la seule chanson de l'album qu'il chante, et c'est aussi bien une allusion à la mort de son père pendant la Seconde Guerre Mondiale (il ne l'a jamais connu) qu'une réflexion sur la tournée américaine du groupe. En ce qui concerne les paroles, c'est quand même assez inégal, ce mélange des genres est étrange, et Waters la chante très nonchalamment. Musicalement, le rythme un peu pataud mais enlevé est très sympathique, et Gilmour nous offre deux incroyables solos de guitare, un vers le centre, l'autre en final. Avant, je n'aimais pas Free Four, mais ça, c'était avant. C'est vraiment une excellente chanson, même si le choix de la sortir en single n'était vraisemblablement pas le meilleur fait par le groupe. Quitte à choisir une chanson pour faire un single, autant le faire avec Wot's...Uh The Deal, 5 minutes de slow un peu dégoulinant, très country dans l'âme, mais vraiment attachant et sympathique. Le piano y est cristallin. Il est signé Wright, évidemment, qui, ici, a droit aussi à sa chanson à lui (co-écrite avec Waters, ceci dit), Stay, avant-dernier titre de l'album, une ballade très belle sur un homme se réveillant le matin, découvrant la jeune femme ayant passé la nuit avec lui, se demandant qui elle est, et comment trouver les mots pour qu'elle s'en aille gentiment... ah ah ah ! Wright avait l'habitude de poser une chanson, d'en chanter une, sur chaque album ou presque (Remember A Day et See-Saw sur A Saucerful Of Secrets, Summer '68 sur Atom Heart Mother, sa pièce solo en quatre parties Sysyphus sur Ummagumma). Sans oublier le single Paintbox en 1968. Jusqu'à Wearing The Inside Out en 1994 (sur The Division Bell), Stay sera la dernière chanson qu'il chantera sur un disque du groupe. Rien que pour ça, elle compte. Mais il faut aussi dire qu'elle est belle ; pas sa plus belle (Wearing The Inside Out et Remember A Day sont meilleures), mais elle est vraiment touchante. Elle possède un joli climat un peu nostalgique et nocturne.

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Moment de détente à Hérouville, pour Gilmour (qui vient de marquer, apparemment !) et Waters

Pour finir, voilà donc mon album préféré du groupe. Un disque certes facile, trop accessible, ne contenant quasiment aucun classique (rien sur les best-ofs, quasiment jamais joué live, le seul single qui en sera issu capotera), c'est la musique d'un film oublié, de plus, bref, pas grand chose pour lui. Mais je l'adore, cet Obscured By Clouds. On notera, pour finir, de belles photos et illustrations dans le livret de l'ancienne édition CD (milieu des années 90), tandis que le livret de la réédition 2011 est, lui, nettement moins joli (on a certes les paroles comme pour l'autre livret, et certaines des photos, mais pas toutes, et moins de pages). C'est par ailleurs la même chose pour les autres rééditions, mais j'avais envie de le dire ici, allez savoir pourquoi ! Il faut dire que je suis particulièrement attaché à ces livrets, c'est con de dire ça, mais c'est la vérité, certains, comme celui de A Saucerful Of Secrets, ou celui d'Obscured By Clouds, sont vraiment réussis. Ou comment finir une chronique sur une note anecdotique...

FACE A

Obscured By Clouds

When You're In

Burning Bridges

The Gold It's In The...

Wot's...Uh The Deal

Mudmen

FACE B

Childhood's End

Free Four

Stay

Absolutely Curtains

"A Young Person's Guide To King Crimson" - King Crimson

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Comme je l'ai déjà dit ici plusieurs fois, et plus récemment dimanche dernier (16 novembre), King Crimson est 'mort' en 1974. Le fameux groupe de rock progressif fondé vers 1968, dont le premier album (In The Court Of The Crimson King, 1969) fut un authentique traumatisme dans le monde du rock, et ayant accompli l'exploit, avant de splitter, de livrer trois albums de rock progressif métallique et expérimental dantesques et extrémistes (Larks' Tongues In Aspic en 1973, Starless And Bible Black et Red en 1974) qui, aujourd'hui encore, continuent d'être écoutés avec la plus totale admiration, ce fameux groupe, donc, aura eu une durée de vie plutôt courte (même pas six ans pleins), mais quelle discographie ! Si on excepte un live à la qualité audio déplorable (Earthbound, en 1972, même un bootleg sonne mieux que lui) et un deuxième album (In The Wake Of Poseidon, 1970) très sympa, mais beaucoup trop décalqué sur le premier pour convaincre totalement, si on excepte ces deux exceptions, la carrière du Roi Cramoisi fut des plus illustres, marquantes. Le leader du groupe, guitariste/mellotroniste et unique membre ayant tenu le coup durant les (nombreuses) formations de Crimso', Robert Fripp, décidera en 1974, juste avant la sortie de Red, que le groupe n'avait plus rien à dire, et comme ça coïncidait avec une sorte de crise mystique qu'il était en train de vivre...Long live the King. Red sort, le groupe n'existe alors plus, tout le monde le regrette, surtout en écoutant le disque. Quelques mois plus tard, on est alors en 1975, Fripp fait sortir un album live enregistré en 1974 au cours de deux concerts américains, Providence (Rhode Island) et (surtout) Asbury Park (New Jersey). L'album, simple disque, s'appelle USA, et au dos de sa pochette, la mention RIP veut bien dire ce qu'elle veut dire.

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Verso de pochette

Encore un an plus tard, en 1976 donc, alors que Fripp est en pleine cure de recherche de son soi intérieur dans un institut (la Sherborne House) dirigé par un émule de Gurdjieff (il restera reclus pendant un an dans cet institut, ce qui l'aidera apparemment à trouver la paix de l'âme, ce genre de trucs new-age), il fait publier une double compilation de King Crimson, la première compilation du groupe (et le premier double album du groupe !). Cette compilation s'appelle A Young Person's Guide To King Crimson, titre en allusion au A Young Person's Guide To The Orchestra de Benjamin Britten (oeuvre de vulgarisation de la musique classique pour les masses). L'album est sorti sous une double pochette dessinée par Fergus Hall, deux belles illustrations bien dans le ton du ock progressif de l'époque, et on y  trouvait aussi un épais livret de photos et coupures de presse, assemblées par Fripp lui-même et provenant de ses archives personnelles. Mon vinyle, hélas, ne possède pas ce livret, je le regrette amèrement. Jamais éditée en CD sauf au Japon il y à un petit moment, et jamais rééditée en vinyle alors que les autres albums de King Crimson l'ont été, A Young Person's Guide To King Crimson contient 15 titres, et parmi eux, deux seulement furent, à l'époque, inédits en albums. Et parmi ces deux, un seul était réellement inédit, une version alternative et embryonnaire de I Talk To The Wind, deux fois plus courte que l'originale (soit 3,15 minutes), datant de 1968, et interprétée non pas par Greg Lake (premier chanteur, et bassiste, du groupe, parti en 1970, il cofonera Emerson, Lake & Palmer dans le courant de la même année), mais par Judy Dyble, première chanteuse du groupe de folk-rock psychédélique anglais Fairport Convention, elle chante sur leur premier opus, de 1968, et sera ensuite remplacée par Sandy Denny. L'autre morceau inédit, mais qui ne l'était pas vraiment en fait, c'est Groon. Jamais placé sur album (sauf une version live interminable de 15 minutes sur Earthbound), ce morceau instrumental de 3,30 minutes était sorti en face B du single Cat Food en 1970. Cat Food, issu de l'album In The Wake Of Poseidon, est par ailleurs présent sur la compilation dans cette version single, raccourcie par rapport à la version album (la réédition 2002 de In The Wake Of Poseidon propose cette version single et Groon en bonus-tracks). Groon est un morceau assez jazzy et expérimental, très correct, un peu redondant, mais vraiment plus qu'écoutable. Cat Food, je le préfère ici que dans sa version longue, mais je n'ai jamais aimé ce morceau, en fait... 

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Intérieur de pochette

D'autres morceaux, ici (précisément deux) sont dans d'autres versions que les versions dites 'albums' : Moonchild, dont seules les deux premières minutes sont proposées ici (il s'agit tout simplement de la première partie, chantée ; le reste du morceau, issu du premier opus de 1969, dure 10 minutes et est constitué d'une improvisation instrumentale assez jolie, mais longuette, et peu mouvementée ; à la sortie de In The Court Of The Crimson King, pas mal de critiques reprocheront à ce morceau d'être trop long, Fripp a sans doute voulu faire plaisir aux fans en ne proposant que la partie 'chanson' du morceau !). L'autre morceau, c'est Larks' Tongues In Aspic 1, dont seule la coda, la toute fin (dès l'arrivée des voix dans le lointain, puis l'explosion de violon, guitare et mellotron), longue d'environ 2 minutes, est présente ici. Notons que le morceau, en totalité, dure 13,30 minutes (rien de ces 13,30 minutes n'est, en revanche, trop long ou ennuyeux dedans, en revanche, contrairement, selon les avis, à Moonchild). Tout le reste de la compilation est constitué de morceaux entiers, certains courts (Cadence And Cascade, issu du deuxième album ; Book Of Saturday, issu de Larks' Tongues In Aspic ; Peace - A Theme, petit instrumental de moins de 2 minutes issu du deuxième album, et dont la présence ici est assez étrange, peu justifiée malgré sa beauté et le fait qu'il introduise Cat Food, qui se trouve à sa suite aussi bien sur In The Wake Of Poseidon que sur la compilation), d'autres longs (Epitaph, The Court Of The Crimson King, Red, Starless, Ladies Of The Road, Trio durent entre 5,30 et 12 minutes). On notera l'absence remarquée de quelques classiques crimsoniens, comme Larks' Tongues In Aspic 2, Easy Money, Fracture, The Sailor's Tale et l'inoubliable 21st Century Schizoid Man. Certains d'entre eux (en fait, tous ceux que je viens de citer sauf Fracture et The Sailor's Tale) se trouvent en version live sur USA, et Fripp, ayant conçu ces deux albums (le live et la compilation) comme deux documents allant de paire, n'a pas jugé utile de faire des doublons de morceaux. Pour The Sailor's Tale et Fracture, OK, ce sont des oublis, mais à moins de faire trois disques, il aurait été difficile de tout caser, en même temps ! Même si la compilation n'est pas très longue, au final, quelque chose comme 75 minutes...

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Une page issue du livret

Fripp aurait très bien pu rajouter un ou deux morceaux dessus. Comme, par exemple, n'importe quel morceau issu de Lizard (1970), le mal-aimé troisième album du groupe, dont rien, rien, mis à part le visuel de pochette et (sans doute, n'ayant jamais pu consulter le livret inclus dans l'album, livret que je ne possède pas, je le redis) des photos de l'époque ne se trouvent sur la compilation. Mais Fripp n'a jamais pu pifer Lizard (pourtant un excellentissime opus, bien qu'assez à part, très jazzy), dommage, Cirkus ou la seconde partie du long morceau-titre (à savoir, la partie Bolero - The Peacock's Tale) auraient été à leur place ici. Islands (1971) non plus n'est pas très bien représenté, Ladies Of The Road (considéré par Fripp comme la meilleure de l'album, et une des meilleures chansons du groupe, je ne suis pas de cet avis du tou, même si c'est une bonne chanson. Mais The Sailor's Tale ou le long Formentera Lady sont meilleures. Starless And Bible Black est représenté via ses deux moments de répit (rappelons que l'album, sorti en 1974, est un monstre de tension, de folie latente, d'angoisse, pas un disque joyeux du tout !), The Night Watch et Trio, ce dernier permettant au batteur Bill Bruford d'être crédité pour sa retenue admirable (admirable restraint), vu qu'il ne joue pas sur ce morceau très calme et mélancolique. Notons que c'est sur les crédits de pochette de la compilation que le pot aux roses, concernant les conditions d'enregistrement de Starless And Bible Black, fut découvert : Fripp a enfin avoué que quasiment tout l'album est live (avec les applaudissements effacés des bandes en studio), notamment Trio (mais pas The Night Watch). Red est représenté via Red et Starless, deux morceauc occupant toute la face B, une face B donc entièrement consacrée au dernier opus studio du groupe. On ne dira jamais assez à quel point cet album tue. Le fait d'avoir mis l'un après l'autre, sur une seule et même face, et sans rien entre eux, ni avant ni après eux sur cette face, prouve que Fripp pense que Red mérite une place à part dans la discographie crimsonienne. In The Court Of The Crimson King aussi, car mis à part 21st Century Schizoid Man, tout est présent ici (certes, pas la totalité de Moonchild, mais ce n'est pas forcément un mal) ! A l'arrivée, cette compilation, une de mes préférées avec Decade de Neil Young et les best-ofs rouge et (surtout lui) bleu des Beatles, est un régal pour les fans, même si, comme toute compilation qui se respecte, elle n'est pas complète, et ne sert plus à grand chose désormais (le fait qu'elle n'ait jamais été éditée en CD parle pour elle). Mais un fan de Crimso' se doit de l'avoir chez soi en glorieux vinyle d'époque !

FACE A

Epitaph (Including March For No Reason and Tomorrow And Tomorrow)

Cadence And Cascade

Ladies Of The Road

I Talk To The Wind (early version)

FACE B

Red

Starless

FACE C

The Night Watch

Book Of Saturday

Peace - A Theme

Cat Food (single version)

Groon

Larks' Tongues In Aspic 1 (coda)

FACE D

Moonchild (part I)

Trio

The Court Of The Crimson King (including The Return Of The Fire Witch and Dance Of The Puppets)

17 novembre 2014

"Starless And Bible Black" - King Crimson

Starless And Bible Black - front

Starless And Bible Black est un des albums du Crimso' le plus décrié par les fans.
La raison en est simple, l'album est composé à moitié par des morceaux improvisés live, il ne comporte qu'en tout et pour tout que 2 titres et demi (si je puis dire) qui ont été enregistrés en studio.
Ce qui nous donne un album résolument expérimental et improvisé mais aussi la plus grande réussite du groupe à ce jour et mon album chéri !

Starless And Bible Black (que j'abrègerai en SABB dès à présent) est "méchant".
Fini les ambiances champêtres du passé, le roi cramoisi a changé de formule dès 1973 avec son grandiose (mais inégal) Larks' Tongues In Aspic.
Tout n'est que métal désormais (enfin presque) et ce sera encore plus vrai avec Red sorti quelques mois après SABB.
La période 72-74 est la période chérie des fans de Crimso' et on comprends pourquoi avec un tel enchaînement d'albums.

Ce que je regrette le plus, c'est le départ de Jamie Muir.
Ce type était un vrai psychopathe, son travail sur les percussions avec Larks'... était hallucinant et était aussi le point fort du disque.
Imaginez toutes les impros de SABB avec l'apport incontestable de Muir aux percussions, j'en salive d'avance.
Tant que j'y pense, la période 72-74 met bien plus en avant les ryhtmiques des percussions qu'auparavant.
Je pense notamment à l'album Islands (très bon album au demeurant) qui était vraiment rudimentaire au niveau de la batterie et en règle générale, des percussions.

Commençons par parler des morceaux studios.
A savoir:
-The Great Deceiver
-Lament
-The Night Watch (il faut savoir que pour ce titre, une partie a été enregistrée à Amsterdam, donc en live, et l'autre en studio, ce qui nous donne 2 titre et demi studio).

Ces morceaux studios sont généralement les morceaux les plus appréciés de l'album par ceux qui ont du mal avec le prog' à tendance improvisé.
Les schémas sont dans l'ensemble assez simple ici (à part sur le classieux The Night Watch).
D'un côté, nous avons The Great Deceiver, un morceau rock super entraînant et au refrain génial.
De l'autre le très mélancolique Lament et ses nappes de pianos.
En passant par le classieux, le sombre, le beau à chialer The Night Watch.
Sa mélodie restera à jamais gravée dans ma tête, le meilleur morceau du disque si il n'y avait pas le grandiose Fracture.
Ces morceaux studios sont travaillés et Wetton (bassiste talentueux et très bon chanteur) assure encore plus qu'à l'habitude au chant.

Passons à la tâche plus rude, les parties live improvisées et ce n'est pas une mince affaire......
Commençons par le plus important.
Impros structurés ou déstructurés?
C'est la première question que je pose quand on me parle d'improvisations.
Bah oui, il y a les impros à la Moonchild (destructuré) et les impros à la Fracture (structuré).
C'est important de savoir ceci, certains préfèrent les impros déstructuré à celle structuré (comme moi), généralement les gens préfèrent les impros structurés (où n'aiment pas les impros tout court).

Ces impros sont à mi-chemin entre les deux.
Par exemple, We'll Let You Know vire d'avantage vers la recherche de la déstructuration tandis que l'éponyme ira plus vers la recherche de la structuration.
Il y en a pour tous les goûts en somme....

Cela dit, je ne vais parler réellement que de 3 impros, je survolerai les deux autres.
Commençons par le survolage.
We'll Let You Know est une impro assez déstructuré, je la trouve forte en émotions, certains la trouvent fade.
Chacun sa façon de voir la musique.
The Mincer flotte entre la déstructure et la structure. Je l'aime beaucoup, elle est sombre et fait quand même passer des émotions, encore une fois, c'est quitte ou double.

Passons aux 3 impros, les plus intéressantes à mes yeux.
A savoir Trio, Starless And Bible Black et Fracture.
Trio est vraiment spéciale.
Vous la perceverez différamment selon votre humeur du moment.
Si vous êtes triste, elle vous apportera un réconfort certain et fera couler le temps plus lentement.
Tandis que si vous êtes heureux, elle vous semblera froide et déprimante.
J'aime ces diverses sensations que procure ce morceau, on le redécouvre à chaque moment.
Vous êtes mélancolique? Elle renforcera encore plus fort ce sentiment.
Vous regardez la lune et vous la trouvez belle? A l'écoute du morceau, vous la trouverez encore plus belle.
Ecoutez le morceau tout en buvant du thé au jasmin, pas trop chaud, tiède et pas trop fort, faites gaffe à la dose de jasmin que vous mettrez dans votre verre.

Starless And Bible Black requiert du temps. Cette impro est d'une perfidie sans nom, cela dit il faut vraiment des écoutes attentives et répétés pour en comprendre l'essence même....
On ne parle que rarement de ce morceau, je pense qu'il faudrait en parler davantage.
Elle est vraiment perfide et vraiment intéressante à l'écoute.
Un des moments fort du disque assurément.
Cela dit, elle plombe le moral très facilement.....

Fracture est le dernier morceau de la galette.
Il est entièrement composé par Fripp et est assurément le morceau le plus sombre, perfide et gangréneux du groupe.
Il est aussi le morceau le plus représentatif de l'esprit tordu de Fripp.
Sa tension provient de ses longs moments de silence, vous vous laissez endormir et Fripp vous réveille de plus bel avec sa guitare qui ne s'est jamais montré aussi violente.
Oui, Fracture est le sommet du disque mais est aussi le plus grand somment du groupe.
A ranger au côté de The Night Watch et autre Larks' Tongues In Aspic.
L'essence du crimso' est condensé en 11 minutes lumineuses de perfidie et de "sombreur".....
SABB est incontestablement l'album du roi pourpre qui demande le plus de temps à être apprivoisé.
Pour certains, les improvisations plombent le ryhtme et la pêche du disque (représenté par The Great Deceiver).
Ceux qui aiment ces improvisations à mi-chemin entre les structures et la déstructure ne seront que combler devant ce disque, devant ce diamant encore brut.....
SABB est aussi un album gangréneux.
A la manière des VDGG (Van Der Graaf Generator), il trace un sillon dans votre cerveau.
La maladie est installé, elle commence par le cerveau puis descend dans votre coeur, puis les poumons, puis les couilles, jusqu'à ce que tout votre organisme soit rongé par la maladie.
C'est comme ça que s'installe le cancer puis la maladie métastase et c'est la mort.
C'est d'ailleurs parfaitement exprimé par sa pochette.
Starless And Bible Black insrit en vert sur un fond blanc, une forme se forme autour de ces mots.
On suppose qu'avant que Starless And Bible Black ne soit gravé, la pochette était encore pur.
En fait, c'est exactement ce qu'il se passe dans votre cerveau, la gangrène s'installe au fur et à mesure.
Vous attrapez toutes les maladies possibles et inimaginables (sida, lèpre, peste, choléra) et vous mourrez.

Tout ça pour dire que SABB est irréversible.

 

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Chronique complémentaire de ClashDoherty :

Je tremble rien que d'y penser : c'est la troisième fois que j'aborde ce disque en chronique (je ne compte pas le Track-by-track et les différents articles de clips des morceaux de l'album), la dernière remontant à 2011, il y à quasiment tout juste trois ans (c'était aussi en novembre). Ce disque ? Starless And Bible Black, sixième album studio de King Crimson, sorti en début d'année 1974, et leur septième en tout (en comptant le live Earthbound de 1972). KingStalker l'avait abordé en premier ici (sa chronique plus haut), et avait dit tout ce qu'il pensait (et doit toujours penser) de bien à son sujet. A chaque fois que j'ai envie de réaborder cet album, je me dis, toujours, si j'arriverai à bien en parler, ma première chronique ayant été franchement moyenne (la seconde, elle, en revanche, n'était pas trop mal, enfin je crois ; ne la cherchez plus, ni celle d'avant, elles n'existent plus). Il faut dire que cet album, et c'est là que j'en tremble rien qu'à l'idée d'en reparler (je dois être un peu maso quelque part), n'est vraiment pas facile à aborder. Difficile d'en parler, de ce disque. Déjà, sa structure est un peu...particulière : il est à moitié live, et à moitié studio. Mais ça, seuls les membres du groupe le savaient au moment de publier l'album (Robert Fripp, guitariste et leader incontesté de King Crimson, révèlera la "supercherie" en 1976 dans les notes de pochette de la compilation A Young Person's Guide To King Crimson ; mis à part ça, les crédits de pochette de Starless And Bible Black sont ambigus : "Produced by King Crimson at Air Studios, London". La raison de ces crédits ambigus n'annonçant clairement pas la nature live de pas mal des morceaux de l'album ? Les copyrights. Un groupe touchait moins d'argent avec un disque live qu'avec un disque studio, et compte tenu que rien, sur l'album, n'était déjà connu (les morceaux ont beau être live pour la plupart, ce sont des improvisations inédites), le fait de les sortir en tant que morceaux studio et non pas en tant qu'impros live a fait augmenter le montant des droits d'auteur. Malins, les mecs !

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Parce que, sinon, il faut savoir qu'au moment d'entrer en studio pour accoucher de cet album, King Crimson, alors tout juste auréolé du succès commercial et critique de Larks' Tongues In Aspic (1973, premier album de la nouvelle formation, très métallique et expérimentale, du groupe : Robert Fripp - guitare, mellotron, leadership -, John Wetton - basse, chant -, Bill Bruford - batterie -, David Cross - violon, claviers - et Jamie Muir - percussions, parti avant la sortie de l'album en 1973), est quelque peu pris de court. Pas beaucoup d'idées. Fripp, Wetton et le nouveau parolier du groupe (Richard Palmer-James, ancien membre de Supertramp aux tout débuts du groupe, parolier de Crimso' depuis le précédent album en remplacement définitif de Peter Sinfield) ont bien trois morceaux (Lament, The Night Watch, The Great Deceiver), mais ça ne suffit pas pour un album, à peine pour un single (The Night Watch sortira d'ailleurs en single). Fripp déboule aussi avec Fracture, un instrumental expérimental saisissant. Aucune prise studio de ce titre ne semble marquante, le groupe se rabattra alors sur une prestation live donnée entre temps, 11 minutes et 15 secondes de pure folie qui achèvera le futur album. Album qui s'appellera donc Starless And Bible Black, titre issu d'un poème de Dylan Thomas intitulé Au Bois Lacté. Album qui sortira sous une pochette étrange, le nom du groupe et de l'album en grosses lettres sur fond blanc, avec une sorte de grosse tache de moisissure qui semble suinter du lettrage et se répand progressivement sur le blanc. Au dos, hormis les crédits, un dessin de Tom Philips (auteur du design complet de la pochette), issu d'un de ses livres (Philips étant un artiste visuel un peu décalé), la phrase This night wounds time ("cette nuit blesse le temps") sur fond de moisissure, aussi. L'intérieur (première photo au-dessus de ma chronique) est une sorte de version surmultipliée du lettrage du recto. Comme le visuel plus bas l'indique, un feuillet avec les paroles était glissé dans la pochette de certaines éditions, dommage qu'il n'ait pas été reproduit dans le livret CD (de la réédition 2002, je n'ai pas de réédition plus récente, mais il y en à eu une vers 2012/2013).

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Il n'y à pas que Fracture qui sera présent, sur l'album, en version live (quasiment tout ce qui est live vient d'un concert donné au Concertgebouw d'Amsterdam). Ayant rejeté une première version d'un morceau du nom de Starless (incluant dans ses paroles le titre de l'album) qui sera finalement utilisée, refaite, sur Red quelques mois plus tard, le groupe place sur l'album une série d'improvisations instrumentales. Pour tromper son monde, on retire minutieusement, en studio, les traces du public, l'écho, et on transforme ces pistes live en faux enregistrements studio, pour les raisons invoquées plus haut. C'est ainsi qu'en plus de Fracture, on placera sur l'album The Mincer, We'll Let You Know, Starless And Bible Black et Trio (sur lequel Bill Bruford brille par son absence, n'ayant pas participé au morceau ; dans les crédits de pochette de la compilation de 1976, sur laquelle Trio a été proposée, Bill Bruford est crédité en tant qu'Admirable restraint, "admirable retenue" !). Sur The Night Watch sera rajouté un petit segment enregistré live ; et pour The Mincer ("le hâchoir"), on fera l'inverse : on enregistrera, après coup, en studio, des voix qui seront rajoutées au mixage dans la seconde partie du morceau. Ce n'était pas utile, reconnaissons-le, mais ça n'empire pas le morceau, pas la meilleure improvisation de l'album, mais un morceau vraiment glauque en globalité, s'achevant sèchement, et achevant par ailleurs la face A. Au sujet des faces, il faut ici préciser que Starless And Bible Black fait partie de ces albums pour lesquels le format vinyle prend tout son sens. Non pas qu'on ne peut pas apprécier le disque en CD ou en digital, mais le principe même du vinyle (retourner le disque à la fin d'une face, pour écouter l'autre) est partie intégrante de l'expérience de l'album. Même chose pour des albums comme Berlin de Lou Reed, The Silent Corner And The Empty Stage de Peter Hammill ou John Lennon/Plastic Ono Band de John Lennon. Ces albums, tous très sombres, intimistes, sont des expériences que l'auditeur vit et revit. Le retournement de disque est une étape, une fois la face A, assez éprouvante parfois, achevée, il faut retourner le disque, en sachant très bien qu'on va encore se prendre de la musique angoissante ou éprouvante dans les oreilles. Le CD, lui, c'est du passif, on glisse le disque et bastapute. Le MP3, j'en parle même pas, il n'y à plus de format, on peut écouter le disque dans le désordre, ce qui est une hérésie, surtout quand on parle de Starless And Bible Black, album qui, malgré son côté décousu (en grande partie live), se doit d'être écouté d'une traite, comme un tout.

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Fripp, Cross, Bruford, Wetton

La face A contient 6 titres allant entre 3,45 et 5,40 minutes, plus court que ce que King Crimson a alors l'habitude de faire. La B, elle, ne contient que 2  titres de respectivement 9 et 11 minutes. 46 minutes, c'est la durée de l'album. 46 minutes au Purgatoire, puis en Enfer, mais c'est aussi un disque tellement puissant qu'il en devient quasiment le Paradis du fan de King Crimson. Le morceau s'ouvre sur un riff de guitare tonitruant qui semble être joué au saxophone (!!!), mais ne cherchez pas les cuivres, il n'y en à pas sur l'album. The Great Deceiver, chanson qui parle du Diable, est un classique crimsonien, tout au plus peut-on lui reprocher son refrain (Cigarettes, ice-creams, figurines of the Virgin Mary) qui est un poil répétitif. Mais je chipote. Le morceau est trépidant, pas joyeux malgré les apparences, mais il ne prépare pas beaucoup à ce qui va suivre. Et justement, ça se poursuit avec Lament, qui démarre par un son de cloche type tocsin. Le titre du morceau ("lamentation") ne laisse pas espérer de la joie et de la bonne humeur, et en effet. La voix basse, morne de John Wetton est à l'image des paroles, sinistre, triste à pleurer, et bien que le morceau finisse par s'emballer (finissant, comme The Great Deceiver, sur une note brute, inachevée), ça reste au final assez plombant, volontairement. Et quelque peu dissonnant. Sur USA (1975), la version live sera remarquable. We'll Let You Know, première improvisation instrumentale, suit. Bill Bruford et John Wetton prennent le pouvoir, le premier avec des percussions insensées, le second avec une basse menaçante. Fripp, derrière, balance son sustain agressif et, lui aussi, menaçant, un son de guitare écorché, sa marque, toujours aussi efficace. Le morceau finit par quelque peu éclater, mais à ce moment-là, c'est trop tard pour l'auditeur, quasiment à bout de nerfs. Un bon résumé pour l'album.

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The Night Watch, dont le titre s'inspire du tableau du même nom de Rembrandt ("La Ronde De Nuit"), suit. Dernière vraie chanson, c'est la plus belle de l'album, une pure merveille qui sera un des deux morceaux de l'album présent sur la compilation de 1976 avec Trio. Difficile de ne rien ressentir en l'écoutant, c'est magnifique, doux-amer...Le son de la guitare de Fripp est plus apaisé, tout en étant suraigu, et Wetton chante avec tristesse, mélancolie. Comme les précédents morceaux, il se termine sur une note d'inachevé, en suspens. Trio, qui suit, morceau le plus long de la face A, est encore plus beau, c'est une splendeur néo-classique à base de guitare, de basse et de violon. Commençant doucement, quasiment dans le silence, Trio se laisse entendre de plus en plus, mais ce n'est jamais brutal, violent, agressif. Tout comme The Night Watch, c'est une petite mer de douceur et d'apaisement dans un océan de violence et de tension. Le contraste avec The Mincer, qui suit et achève la face A, est sanglant. C'est putride, agressif, sournois, malsain, flippant... Comme je l'ai dit, les parties vocales de la fin de morceau ne servent à rien, le morceau n'en est pas meilleur. Il n'en est pas pire non plus, ceci dit. J'aime bien sa fin, la basse comme avalée par la bande, c'est sec, brut de pomme. Après un tel morceau, une telle première face, quand on écoute l'album pour la première fois, on est en droit de se demander ce qui va bien pouvoir nous arriver avec la seconde, et ses deux longues plages (instrumentales). Le morceau-titre, Starless And Bible Black, long de 9 minutes, ouvre cette face B, c'est très sombre et malsain, une sorte de The Mincer ou de We'll Let You Know en version rallongée. Impossible à décrire avec son fameux final en tutti (on pense le morceau fini, et puis pan dans la gueule, pendant quelques secondes de violence, un regain de tension collectif vient achever l'auditeur), le morceau ne laisse pas l'auditeur se préparer au dernier titre, Fracture, à côté duquel Starless And Bible Black semble, parfois, quelque peu anodin (c'est dire !).

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Fracture, c'est le morceau ultime de King Crimson, toutes périodes confondues, oui, devant 21st Century Schizoid Man et Starless. Le morceau de guitare le plus complexe (ou un des plus complexes) que Fripp ait eu à jouer, selon ses propres dires. Là aussi, c'est impossible à décrire, une lente et longue montée en puissance, un crescendo intenable, les deux meilleurs moments étant probablement l'explosion finale, vers la barre des 7,40 minutes (à ce moment précis, l'auditeur souffre littéralement, ses nerfs sont à bout, il n'en peut plus, et cette explosion est vécue comme une vraie délivrance, une remontée vers la lumière, l'oxygène, bref, la vie), un passage final trépidant, violent et saisissant, au cours duquel Bill Bruford lui-même ne peut retenir une exclamation enthousiaste, captée par un micro. L'album se termine par une ultime note de sustain, qui se perd dans les amplis, et il est, pour l'auditeur, difficile de faire (ou de penser à) quoi que ce soit à ce moment. Comme on dit, le silence qui suit Mozart, c'est aussi du Mozart. Remplacez Mozart par Crimso', c'est pareil ! L'autre grand moment surgit avant l'explosion, et c'est là que les nerfs de l'auditeur sont le plus à bout : Bill Bruford jouant la mélodie principale du morceau (enfin, une des deux mélodies, celle reprise en furie par la guitare de Fripp dans le final) avec la douceur irréelle du Glockenspiel. Frissons... Entre ça et les alternances entre tension et relâchement de tension, Fracture porte vraiment bien son statut de morceau ultime de King Crimson, et aucun autre morceau ne pouvait a) se trouver après lui sur l'album, et b) achever l'album à sa place. Sa position est donc toute logique, et alors que la fracture explose vers la 7ème minute et 40 secondes du morceau (sur les 11,15 qu'il dure), il ne me reste plus qu'à m'arrêter là, moi aussi. En espérant vous avoir donné envie de vous faire retourner la tête par les 46 minutes et autant de secondes de cet album insensé, malsain et magistral.

FACE A

The Great Deceiver

Lament

We'll Let You Know

The Night Watch

Trio

The Mincer

FACE B

Starless And Bible Black

Fracture

16 novembre 2014

"USA" - King Crimson

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Le Roi est mort, vive le Roi... C'est, en gros, ce que les fans de King Crimson durent se dire en 1975, au moment de la sortie de cet album live. Car, à la sortie de ce live baptisé connement USA (en même temps, tout ce que l'on y entend provient de concerts américains, c'est donc un titre logique), King Crimson était splitté, fini, terminé, le groupe avait cessé d'exister depuis environ un an ou peu s'en faut. Le groupe a été stoppé par son principal membre (son seul membre d'origine, en fait), son leader, le guitariste Robert Fripp, peu avant la sortie de Red (octobre 1974). Au moment de la sortie de Red, album d'une noirceur d'encre, l'un des disques les plus ravageurs et apocalyptiques jamais pondus, on savait déjà que l'inéluctable était survenu, le groupe, qui venait alors de faire un authentique chef d'oeuvre, ne ferait dès lors plus rien. Victime d'une crise mystique et existentielle (il aurait eu une vision d'horreur et du futur, la société dans laquelle nous vivions alors ne tiendrait plus longtemps avant de s'effondrer sur ses bases, laissant place à une crise économico-sociale qui durerait des siècles), Fripp se retire, volontairement, du circuit de la musique ; il part pour un institut dirigé par un disciple de Gurdjieff, il va y rester environ un an, à méditer, se reposer, loin de tout, à réfléchir sur son existence, son but dans la vie, etc. Quand il reprendra du service, a sera pour bosser avec Bowie et Eno (l'album "Heroes" en 1977), avec les Talking Heads (Fear Of Music, 1979), Peter Gabriel (les trois premiers opus solo de Gabriel, en 1977, 1978 et 1980) sans oublier sa propre carrière solo, lancée en 1979 via Exposure. Et il relancera King Crimson en 1981, nouvelle mouture du groupe avec le guitariste/chanteur Adrian Belew, le bassiste/stickman Tony Levin, et le batteur Bill Bruford, déjà dans Crimso' depuis fin 1972.

L3Zhci93d3cvdmhvc3RzL3N0YXJ5dmVrLmNvbS9odHRwZG9jcy9pbWFnZXMvc3Rvcmllcy9fbXV6ei9TQU1PRS9GUklQUC80MTU4MThwaWMwMS5qcGcuanBn

John Wetton, Bill Bruford, Robert Fripp, David Cross : King Crimson en 1974

Mais en attendant, en 1975, au moment de la sortie de USA, Crimso' est bien mort et enterré. Fripp va sortir ce live, et il le fera suivre, quelques mois après (on sera alors en 1976), d'une double compilation du nom de A Young Person's Guide To King Crimson (jamais sortie en CD sauf au Japon), un peu comme pour complètement achever le cycle. Au moment de la sortie de cette compilation, les fans et certains rock-critics se mirent quelque peu à gueuler en raison de l'absence quasiment choquante de quelques uns des plus emblématiques morceaux du groupe : pas de Larks' Tongues In Aspic 2, pas de 21st Century Schizoid Man, pas de Easy Money, de The Sailor's Tale, Fracture, aucun morceau issu de l'album Lizard... Pour l'album Lizard, c'est en raison du désamour profond de Fripp pour cet album ; pour The Sailor's Tale et Fracture, en effet, ça manque beaucoup ; en revanche, la raison de l'absence des trois autres morceaux (plus Exiles, absent de la compilation de 1976 lui aussi) est simple : on les trouve sur USA. Fripp, ayant publié ces deux albums-testaments dans un temps assez proche, n'avait pas envie de mettre des doublons. Aucun des morceaux présents sur le live ne se trouvera, dans sa version originale, sur la compilation. Mais assez parlé de  la compilation, je l'ai déjà abordée ici en 201, il est probable que je la réaborde en une nouvelle chronique un de ces jours ; parlons du live. USA est sorti sous une pochette bleue et rouge. Bleue pour le recto, on y voit, sur fond bleu, une main, probablement féminine en raison des ongles (mais ça ne veut pas dire grand chose et on s'en fout un peu, aussi) tenir fièrement une sorte de fiche rectangulare fine avec le nom du groupe et de l'album dessus, une sorte de pass backstage ou de ticket de concert ; derrière la main et le ticket, une lueur, comme une ampoule allumée. Au dos, le fond est rouge sang, on a les crédits, et, au centre, en ombre chinoise : deux mains tenant une sorte de chevalet de photo, avec, au centre, une photo d'une main (encore une main !!) en effet Kirlian. Tout en bas des crédits, la dernière mention est des plus éloquentes : RIP. Rest In Peace. Manière de confirmer que le groupe est bel et bien mort et enterré, malgré qu'il sorte un nouvel album.

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Court, ce nouvel album, d'ailleurs : en seulement 7 titres (Walk On...No Pussyfooting, trente secondes d'intro instrumentale non créditée sur la pochette vinyle d'époque, inclus ; ce morceau est un extrait de l'album (No Pussyfooting) que Fripp fit en 1973 avec Brian Eno, et que je réaborderai ici aussi un de ces jours, il le mérite amplement), USA dure une quarantaine de minutes, et est, donc, un simple album. Au gré des rééditions CD, le live a gagné des titres bonus : la réédition des 30 ans, sortie en...2002 (ce qui ne fait pas 30 ans, ni pour ce disque, ni pour le premier du groupe, mais bon...), proposera, en final, deux rajouts, faisant passer le disque à plus d'une heure, quasiment 70 minutes : Fracture et Starless (dommage que les morceaux aient été placés en final du disque et pas incorporés à leur emplacement au cours du concert...). Et la réédition dite des 40 ans sortie en 2013, en proposera un autre, je crois (en réalité, une version étendue d'une improvisation sur Easy Money). Mais c'est, quelque part, peine perdue, car ce qu'il faut savoir, c'est que USA est devenu complètement caduque en 1992, au moment de la sortie du coffret 4 CD (depuis reconverti en deux double-CD aux prix nettement plus compétitifs) The Great Deceiver, lequel coffret propose le meilleur des concerts du groupe durant la période 1973/1974, période concernée par USA. Conçu à la base pour laisser une trace de ce que Fripp estimera (à raison) être la meilleure formation du groupe, USA se concentre sur deux concerts, Providence (le 30 juin 1974, Rhode Island) et Asbury Park (le 28 juin 1974, New Jersey, patrie de Bruce Springsteen). Si l'on excepte 21st Century Schizoid Man, qui achevait le live originel, tout vient d'Asbury Park. Les deux rajouts de 2002 aussi. Peu généreux, et même assez frustrant, USA contient quelques uns des meilleurs morceaux de la période 1973/1974, dans de très bonnes versions lives. Le son est excellent, par ailleurs, ce qui ne gâche rien, surtout quand on sait que le précédent opus live du groupe, Earthbound (1972), possédait une qualité sonore propre à faire flipper dans son slip, c'était rocailleux, quasiment inaudible, abominable.

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Mais USA est frustrant, je l'ai dit. D'abord, peu de morceaux, une durée rikiki de 41 minutes, on ne dira jamais assez à quel point les albums lives constitués d'un seul disque (je parle de vinyles) sont décevants, généralement. Et puis, il y à deux autres choses vraiment frustrantes, ici : tout d'abord, Easy Money a été raboté et se termine en fade-out, ce qui est la preuve évidente que le morceau a été retouché en studio (il est impossible, en live, de terminer un morceau en fade-out) ; ensuite, pas mal des interventions de David Cross (violon, claviers) ont été refaites, en studio, par Eddie Jobson, lequel ne faisait pas partie de King Crimson, en plus (il fit partie de Roxy Music, a collaboré avec Zappa...), interventions créditées sur la pochette, ce qui est certes une marque de franchise de la part de Fripp, mais quand même, ça n'excuse pas tout, et c'est une preuve de plus que USA a été retouché en studio. Pauvre David Cross, quasiment viré du groupe après l'album Starless And Bible Black (1974), apparaissant sur l'album Red (1974 aussi) mais en tant que musicien additionnel, pas en tant que membre (il n'est pas sur la pochette photographique), ici relégué à la portion congrue... Une version publiée en 2005 par dgmlive.com, le site de Discipline Global Music (label de Fripp), proposera une version de USA sans les overdubs de Jobson, justice rendue à Cross, mais c'est un peu tard, et les versions CD de USA sont, elles, bien avec les overdubs. On peut aussi, dans les frustrations ressenties par l'écoute de USA, dire que Asbury Park, improvisation instrumentale ayant tiré son nom du lieu du concert (de même que Providence, sur l'album Red, est une improvisation live issue du show de Providence, sur laquelle les applaudissements furent virés), a aussi été rabotée : elle durait quasiment 12 minutes (la version de 2013 la propose en entier), elle ne dure, sur USA, que 7 minutes. Elle est, par ailleurs, très bonne, c'était le seul titre 'inédit' du live. Lequel live propose donc, sinon, Larks' Tongues In Aspic 2, Lament, Exiles, 21st Century Schizoid Man (bien chantée par John Wetton), des morceaux anthologiques et bien interprétés. Et les deux rajouts Fracture et Starless sont ce qu'ils sont, des intouchables crimsoniens et même progressifs. Pour finir, bien qu'imparfait, USA remplira son rôle, celui de donner au public, aux fans, un document live de ce qu'était la meilleure période de l'histoire du groupe. Le coffret de 1992 viendra rendre USA obsolète, mais en attendant, il remplira plutôt bien son office, malgré ses imperfections et sa frustrante courte durée ! Est-ce le disque le plus essentiel de King Crimson, non, et je ne le conseille qu'aux grands fans, mais ce n'est pas un mauvais album.

FACE A

Walk On...No Pussyfooting

Larks' Tongues In Aspic 2

Lament

Exiles

FACE B

Asbury Park

Easy Money

21st Century Schizoid Man

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"Dedicated To Rizzlers - Trentham Gardens, Stoke 1973" - Led Zeppelin

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Il ne me reste plus beaucoup de bootlegs de Led Zeppelin à aborder, les amis : en comptant celui-là, il m'en reste sept : deux de 1973 (dont celui-là), deux de 1977, un de 1970, un de 1975 et un de 1980. Celui-ci, tout en étant franchement bon, est assez particulier, et même frustrant. Double, avec seulement 110 minutes (environ : un disque de 46 minutes, un de 63 minutes) au compteur, il est, de même que deux autres bootlegs (Good Evening Liverpool et Mobile Dick) déjà abordés ici et de la même année 1973, incomplet. Mais ce que l'on trouve dessus, les 12 titres présents, est quand même digne du Led Zeppelin de l'Âge d'Or du groupe (1971/1975), et l'Âge d'Or, on est ici en plein milieu. Le concert date de 1973, année de sortie de l'album Houses Of The Holy (qui vient de ressortir en version remastérisée, collector 2 CD, vinyle, et gros coffret avec tout ça plus d'autres choses). Plus précisément, ce concert, donné au Trentham Gardens de Stoke (Angleterre), date du 15 janvier, bien avant la sortie (qui a eu lieu fin mars) de l'album. Le groupe interprétait déjà des morceaux de l'album durant les concerts de la seconde moitié de 1972 (voir les deux shows du Long Beach Arena et du L.A. Forum, tous deux de mai 1972, ayant donné des bootlegs et le triple live officiel How The West Was Won), en même temps, ceci n'a donc rien d'original.

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Qualité sonore hésitante, un peu boueuse, ce bootleg n'est vraiment pas le meilleur de Led Zeppelin, y compris  pour 1973. Mais l'interprétation est efficace, le groupe semblait en bonne forme ce soir-là. Il existe quantités de bootlegs concernant ce show, les différents visuels présents ici, comme d'habitude, ne sont pas un seul et même bootleg, mais plusieurs visuels que j'ai choisi. Comme celui ci-dessus, j'ai trouvé rigolo son nom en forme de jeu de mots : The Stoker. Allusion au lieu du concert (Stoke) et à Bram Stoker, auteur de Dracula (il faut savoir qu'autour de Jimmy Page circulait des rumeurs un peu obscures, type il se fait changer son sang régulièrement, il s'intéresse à l'occulte, etc). Page avait, de plus, et ça, c'est vrai, racheté un manoir qui avait appartenu à Aleister Crowley, un illuminé adepte de magie noire, à la réputation sulfureuse, qui vécut entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème, fit partie de la Golden Dawn, fonda sa propre secte, et se croyait l'Antéchrist réincarné (et, donc, prenait sur lui de ne pas vivre en saint). Bon, ça, c'est du folklore (en même temps, sur les run-out grooves de la première édition vinyle anglaise de Led Zeppelin III, Page insista pour qu'on fasse graver Do What Thou Wilt, 'faist ce que vouldra', credo de Crowley). Revenons au live. Court, il est donc incomplet. Autant le dire direct, pas de Moby Dick ici, je ne m'en plains pas trop, et, à moins que le groupe ne l'avait pas interprété ce soir-là, pas de No Quarter non plus. Compte tenu que les versions 1973 de ce morceau issu de Houses Of The Holy sont sublimes, et compte tenu que le groupe le chantait alors régulièrement, je crois qu'il devait faire partie du spectacle ce soir-là, c'est donc vraiment dommage de ne pas l'avoir ici. Pareil, pas de Heartbreaker, à moins qu'il ne fut pas chanté. Sauf erreur, le reste est là, bien là, avec parfois des petites coupes, et un son un peu bof (comme pour pas mal de bootlegs, on entend difficilement, voire pas du tout, le public ; ce live est un soundboard, enregistré sur scène directement, sur table d'enregistrement).

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Sinon, de Rock And Roll à un Whole Lotta Love de quasiment 18 minutes avec medley rock'n'roll de rigueur, on a du bon Led Zeppelin. 30 minutes de Dazed And Confused, un Black Dog bien défenestré (cependant, on entend parfois peu Plant, dans les fins de couplets), le diptyque The Song Remains The Same/The Rain Song (sur mon édition, il est honteusement séparé, The Rain Song ouvrant le CD 2, grrrr ; en plus, d'une durée de seulement 6, 20 minutes, il est incomplet), Dancing Days, Over The Hills And Far Away, Stairway To Heaven, Since I've Been Loving You, Misty Mountain Hop et Bron-Y-Aur Stomp. Dedicated To Rizzlers (le titre de mon édition du bootleg, je ne sais pas qui ou quoi est Rizzlers) est donc un bootleg un peu moyen. Le son l'est, moyen, et il est incomplet. Mais, en même temps, paradoxal mais vrai, ce bootleg est très bon, les morceaux assurent dessus, le groupe était en forme. Bref, je ne conseille ce bootleg qu'aux grands fans ayant déjà entendu pas mal de bootlegs du groupe, pas à celles et ceux qui ne connaissent pas bien Led Zeppelin. C'est parfois brutal (le son), mais vraiment pas mauvais, bien que, par bien des aspects, frustrant !

CD 1

Rock And Roll

Over The Hills And Far Away

Black Dog

Misty Mountain Hop

Since I've Been Loving You

Dancing Days

Bron-Y-Aur Stomp

The Song Remains The Same

CD 2

The Rain Song

Dazed And Confused

Stairway To Heaven

Whole Lotta Love



Fin »